vendredi 20 novembre 2015

Une semaine après


Il y a juste une semaine – seulement ? – Paris redécouvrait l’horreur du terrorisme. Le sport, la culture et la convivialité étaient les cibles choisies. Il n’y a pas de cibles plus fragiles ni plus innocentes que le sport, la culture et la convivialité. Les assassins savaient ce qu’ils faisaient : blesser à mort là où personne ne l’attend, là où personne ne le mérite, là où il n’y a aucun sens. J’ai choisi délibérément depuis une semaine de me taire : la nausée était trop forte. Je devais assimiler.

Je ne sais pas si j’ai plus assimilé aujourd’hui. La nausée est toujours présente. Mais j’ai pu prendre un peu de recul. J’ai notamment pris conscience que notre émotion est à géométrie variable : elle n’existe apparemment qu’en fonction de la proximité. Je suis horrifié lorsque 130 personnes meurent sous les balles de terroristes, mais je reste relativement froid quand 224 occupants russes d’un avion quittant Charm El-Cheikh sont heureux de rentrer chez eux, mais qu’ils explosent en vol, déchiquetés par le même État islamique. Entre les deux événements, il n’y a pas de réelle différence en ce qui concerne l’atrocité. Pourtant, il faut bien reconnaître qu’on n’y donne pas le même sens, la même émotion.

Globalement, aucun de mes amis côtoyés sur les réseaux sociaux n’a émis de commentaires « sur le chaud » déplacés. Cela ne veut pas dire que je me sentais en accord avec tout ce que j’ai lu, bien au contraire. Plus d’une fois, sans réagir pour autant, je me suis posé des questions de pertinence par rapport à ce que je lisais, mais globalement je sais aujourd’hui que je peux faire confiance à mes « amis ». Ils ne sont pas perdus dans des pensées simplificatrices et nauséabondes.

Puis-je faire confiance au « monde » ? Je n’oserais pas l’affirmer. J’étais à Paris hier et ce matin. La ville était étrangement calme. Métros quasi vides, même en heure de pointe. Rues désertes là où d’habitude il y a foule et mouvement. On sent que les gens se regardent. À la Gare du Nord, montant un escalator, j’entends le gars devant moi dire « Bizarre ». Je le regarde et lui dis « Vous avez dit bizarre ? ». Mais ce n’était pas Louis Jouvet. Il était barbu et avait le teint légèrement basané. Il m’a répondu : « Cette femme, pourquoi elle me regarde comme ça ? Cela fait deux fois. C’est bizarre ! ». Je lui ai dit : « Oui, vous avez raison. Il faudra vous y faire. Courage ! ». Il m’a regardé, m’a souri et a continué son chemin.

Nos sociétés sont éminemment plurielles. C’est leur richesse. Malheureusement, pour beaucoup, la perception de l’« autre » ne sera plus tout à fait la même. La peur obscurcit nos consciences et falsifie nos jugements. C’est à ce niveau qu’il faudrait le plus agir. Cependant, une fois de plus, nos gouvernements n’ont que des mesures sécuritaires à proposer. Je ne les conteste pas. Elles sont sans doute – malheureusement – nécessaires pour le moment. Mais elles ne peuvent suffire.

Plutôt que de vouloir nier ou minimiser la diversité et l’hétérogénéité de nos sociétés, il conviendrait de les reconnaître et de les valoriser. En réalité, sur le terrain, c’est peut-être un des effets positifs de ces tragiques événements. Beaucoup de musulmans se sont cette fois clairement distancés de ces actes terroristes et barbares qui n’ont rien à voir avec l’Islam. Beaucoup de non-musulmans ont compris que ceux qui le sont n’étaient pas responsables de ces actes commis soi-disant au nom de leur religion. Beaucoup de citoyens se sont rencontrés et ont partagé leur douleur et leur compassion, dans le respect de leurs différences. C’est en ce sens qu’il faut aller. Notre société est riche de ceux et celles qui la constituent. Malgré la folie de ceux qui s’en sont exclus par eux-mêmes, sans doute aidés par le rejet et l’ostracisme malheureusement trop fréquents de ceux qui pensent être les seuls possesseurs de la vérité et de notre terre.

Et maintenant ? Difficile à dire. Il serait illusoire de croire que les actes terroristes vont disparaître, comme si de rien n’était. Au contraire, il y a toutes les raisons de penser qu’ils continueront, sans doute en s’intensifiant et en se diversifiant. Les événements de ce jour, à Bamako, nous le démontrent, s’il le fallait encore. Plus que jamais, nous ne serons en sécurité nulle part ni à aucun moment. C’est l’évidence. Il faut vivre avec elle. Oui, c’est cela : il faut vivre. Plus que jamais. Notre vie risque désormais d’être raccourcie à tout moment et n’importe où. Raison de plus d’en profiter pleinement. Rencontrer les gens. Partager nos rêves. Construire nos petits bonheurs. Écouter les autres. Les aimer. S’émerveiller de la beauté du monde. Jouir de chaque moment, dans sa simplicité. Vivre !

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