samedi 30 avril 2016

Éloge de la différence


Ce n’est pas la première fois que je parle ici des spectacles de mon ami Raphy Rafaël, surtout lorsqu’il prépare ceux-ci avec des groupes d’enfants. Ils découvrent la chanson, le monde du spectacle, les exigences du professionnalisme… C’est chaque fois un travail extraordinaire. Mais que dire quand dans ces groupes d’enfants s’intègrent des enfants malentendants ou sourds ? Et qu’en plus, ils chantent – y compris par la langue des signes – le respect de la différence !

J’ai eu la chance de vivre ce moment aujourd’hui, à la Maison de la Culture de Namur, en présence des enfants de l’école Sainte-Marie. Pourquoi le cacherais-je : les larmes ont coulé de mes yeux sensibles pendant la quasi-totalité du spectacle.

Il y aurait beaucoup à dire, tant sur l’enthousiasme des enfants que sur la qualité des chœurs ou des musiciens. On n’est pas là dans une démarche humanitaire de bon aloi. Il s’agit vraiment d’un chemin professionnel, y compris pour tous ces enfants qui ne savaient même pas, il y a encore quelques mois, qu’ils pouvaient chanter ensemble de la « bonne chanson » et y prendre plaisir. Bien sûr, le public – composé essentiellement de membres des familles – était acquis, mais ce qu’il recevait, c’était une véritable claque. Une ouverture vers le monde, vers la vie, vers l’autre… et vers la qualité artistique.

Deux moments m’ont particulièrement ému. Le premier fut l’interprétation d’une chanson écrite par le groupe des enfants « École et surdité ». « Aimer, c’est la vie. La vie, c’est aimer… ». Cette chanson a été créée par ces enfants, en langue des signes. Ce n’est qu’après qu’elle fut traduite en français, et interprétée par tout le chœur des enfants, y compris bien sûr les auteurs. Un moment magique.

Il y eut aussi cette chanson écrite par Raphy : « Qu’y puis-je ? ». Un véritable éloge de la différence, du respect de la différence. Chaque fois que j’entends cette chanson, toutes mes cellules vibrent, j’ai des frissons, je pleure… L’entendre chanter par ces enfants de 10 à 12 ans m’a définitivement fait entrer dans le monde de l’autre, de la vie, du respect, de l’amour.

Il n’existe pas encore d’enregistrement officiel de cette chanson. Mais j’ai quelques entrées dans l’univers de Raphy. Et ce soir, sans même avoir eu le temps de lui en parler, j’ai envie de vous partager la version que j’ai, non définitive, sans chœur d’enfants, mais avec mille cœurs… Profitez-en, tant qu’elle est là !

Qu'y puis-je ?


Tous droits réservés © Raphy Rafaël - 2016

jeudi 28 avril 2016

Ne pas réformer, par définition

Aujourd’hui, la plupart des gens sont contre. Contre quoi ? Contre tout ! Et surtout contre tout ce qui risquerait de changer un tant soit peu nos habitudes, sans même se poser la question du bien-fondé ni de nos habitudes, ni des changements que certains y souhaitent apporter. Simplement, on est contre !

L’actualité belge nous en donne deux exemples, même si l’image ci-dessus se réfère plus à une actualité française. Mais c’est du pareil au même.

À Bruxelles, il y a la problématique du piétonnier. Source – apparemment – de tous les maux. C’est à peine si on ne lui fait pas endosser la responsabilité des attentats du 22 mars ! Je ne suis pas – ou plus – bruxellois et ma perception ou compréhension des choses est sans doute parcellaire. Mais, depuis que ce piétonnier a été instauré, j’ai du mal à comprendre que ceux qui étaient pour sont désormais contre, ou quelque chose comme ça. En tout cas, certains ne sont pas contents et sont donc contre. Ils voulaient bien d’un piétonnier, mais pas comme ça. En fait, l’idée d’un piétonnier leur plaisait quelque part, mais une fois mis devant le fait accompli, ils sont contre. Je suis convaincu que l’instauration et le développement de ce piétonnier auraient pu être plus concertés, dans un réel dialogue avec les commerçants et les usagers. Mais je suis convaincu aussi qu’à un certain moment, il fallait y aller. Sinon, on attendrait encore… pour longtemps !

Ce soir, ma crainte est que les travaux issus des différents groupes de travail du « Pacte pour un enseignement d’excellence » subissent un coup d’arrêt eu égard aux réactions suscitées aujourd’hui par la divulgation des suggestions du groupe central. Depuis plus d’un an, des groupes de travail – réunissant tous les acteurs du système éducatif francophone belge – ont planché sur un diagnostic des difficultés (relativement évidentes) de l’école et sur les solutions à y apporter. Il y a là un travail de fond, réalisé en concertation permanente. Bien sûr, tout n’est pas parfait dans ce processus. Bien sûr, les analyses finales ne reprennent pas in extenso les convictions de chaque acteur. Bien sûr, cela reste à affiner et surtout budgéter. Mais au moins, pour la première fois depuis très longtemps, tous les acteurs ont été impliqués dans une réflexion de fond, avec la mission de réellement réformer, même si ça bouscule !

Les réactions d’aujourd’hui – suscitées, il faut bien le dire, par les médias – peuvent se résumer par un monumental « on est contre » ! On est contre l’allongement de la journée d’école, même si celui-ci ne signifie pas qu’on allonge la période des cours, bien au contraire. On est contre l’organisation des cours par bloc de « sept semaines de travail suivies de deux semaines de congé », parce qu’on n’a jamais procédé comme ça et qu’il ne faut quand même pas donner plus de congés aux jeunes (qui, eux, sont pour cette mesure, mais contre l’allongement des journées…). Surtout, on est contre la quasi-interdiction du redoublement avant 15 ans, alors même que toutes les études menées en ce domaine montrent la validité et la nécessité d’une telle mesure. Mais, vous pensez ma chère, ne plus redoubler, c’est inévitablement baisser le niveau, ouvrir la porte au laxisme, inviter les jeunes au je-m’en-foutisme (et donc à la radicalisation). D’ailleurs, moi-même, j’ai redoublé ma « poésie » et j’en ai tiré le plus grand profit ! Ouais, c’est vrai, mais je suis aussi convaincu qu’on aurait pu mieux m’aider dans mon parcours scolaire. J’en suis encore plus convaincu face au parcours de mon fils. Un désastre ! Et si c’est mon fils qui fut et est encore victime de ce désastre, la responsabilité en est clairement du côté de ces enseignants qui pensent encore et toujours qu’un bon professeur est celui qui fait redoubler ! Personnellement – que ce soit comme ancien élève, ancien enseignant, parent ou psychopédagogue – j’ai plutôt tendance à penser qu’un bon professeur est celui qui fait réussir ses élèves ! Ça me semble même de l’ordre de l’évidence. Mais voilà, les gens sont contre !

À ce rythme-là, rien ne peut se faire. Même avec la meilleure volonté du monde. Parce que – par définition – aujourd’hui, on ne peut pas réformer. Comme si le monde tel qu’il est était le meilleur des mondes ! Changer, c’est effectivement bousculer les habitudes et donc déstabiliser, sans jamais pouvoir être entièrement sûr qu’on est dans la bonne voie. Choisir, c’est mourir un peu. C’est vrai. Mais ne rien changer, ne rien choisir, c’est mourir à tous les coups. C’est perdre son âme, perdre ses rêves, perdre son souffle. Vivre, c’est changer. Avancer, c’est refuser de regarder en arrière. Espérer, c’est croire… sans être contre, par définition !

samedi 23 avril 2016

Avoir raison avant et contre tout le monde


Il y a juste 20 ans, mon ami Jean-Marc et moi, nous publiions un article connu sous la référence suivante : BRAIBANT, J.-M., GERARD, F.-M. (1996). Savoir lire : une question de méthodes ?, Bulletin de psychologie scolaire et d’orientation, 1, 1996 : 7-45. Cet article, issu d’une recherche empirique, montrait que les enfants apprennent mieux à lire, et de manière plus équitable, à l’aide de méthodes dites « syllabiques » que par des méthodes « idéovisuelles » ou globales.

Nous n’étions pas naïfs et nous savions que cet article – pourtant fondé sur des données objectives – allait bousculer certaines idées bien pensantes dans le monde pédagogique. Le choc fut plus rude encore que ce que nous avions prévu et les attaques diverses ne manquèrent pas. Visiblement, nous n’avions rien compris à l’apprentissage de la lecture, alors que – je me répète – nous ne faisions qu’expliciter les constats issus de l’analyse des données que nous avions recueillies de manière tout à fait neutre et objective.

Au-delà des soubresauts lors de sa publication, cet article eut un certain retentissement. Pas trop en Belgique, mais plutôt en France. Pour la première fois, des données francophones venaient conforter ce qui avait déjà été établi dans le monde anglo-saxon. Des chercheurs spécialisés utilisèrent ces constats, notamment Pascal Bressoux et Stanislas Dehaene. Notre texte eut aussi une certaine influence dans la décision du ministre de Robien d’imposer, en 2006, l’usage exclusif de la méthode syllabique aux professeurs de CP.

En publiant ce texte, notre intention n’était pas de bouleverser la pensée dominante à l’époque en ce qui concerne l’apprentissage de la lecture. Nous voulions seulement transmettre les résultats issus de l’analyse de nos données. Conceptuellement, j’étais même plutôt sceptique devant les conclusions de ces données. Mes convictions pédagogiques, alimentées par de nombreuses lectures, me tournaient plutôt vers l’autre camp, celui qui défendait l’idée que puisque lire signifie comprendre, il fallait avant tout qu’apprendre à lire consiste à travailler sur le sens. L’idée était belle, mais elle n’a jamais été corroborée par aucune recherche. Au contraire, depuis lors, les recherches en neurosciences tendent plutôt prouver que le mécanisme mental de la lecture se situe plutôt du côté des zones cérébrales dédiées au décodage et à la correspondance grapho-phonétique.

Peu importe d’ailleurs. L’objet de ce billet n’est pas d’opposer – une fois de plus – une méthode d’apprentissage de la lecture à une autre. Ce qui m’intéresse de mettre en évidence – avec le recul de 20 années – c’est le fait qu’il est vraiment difficile d’avoir raison quand tout le monde pense – pour des raisons souvent obscures – qu’on a tort. Ce que nous disions il y a 20 ans n’est aujourd’hui (quasiment) plus contesté par qui que ce soit. La science cognitive, même si elle ne se prononce pas en soi sur les méthodes pédagogiques à privilégier, a aujourd’hui montré la validité de nos conclusions de l’époque. Pourtant, je ne suis pas sûr que tous les pédagogues d’aujourd’hui – penseurs ou de terrain – rejoignent ces conclusions, tant est lourd le poids des « mythes pédagogiques ». Ceux-ci recouvrent toutes sortes de théories – de la programmation neurolinguistique (PNL), au cerveau gauche ou droit en passant par la place de l’informatique en éducation, l’effet Mozart et les intelligences multiples – qui sont fondamentalement ancrées dans de nombreuses convictions pédagogiques actuelles alors même qu’elles n’ont aucun fondement scientifique !

Avoir raison quand tout le monde pense qu’on a tort est loin d’être évident ! Mais il faut rester optimiste. Si aujourd’hui, Jean-Marc et moi, publiions le même article, les réactions seraient plutôt : « Mais que cherchent-ils à ouvrir des portes qui sont déjà largement ouvertes ? ». Il y a 20 ans, toutes ces portes étaient fondamentalement fermées. Personnellement, je pense qu’elles ne sont en réalité aujourd’hui qu’entrouvertes. Et c’est avec une certaine fierté que Jean-Marc et moi pensons y avoir contribué !

samedi 16 avril 2016

Juger avant le lever du rideau

Notre petite Belgique a été secouée par la démission de deux ministres, deux femmes, à des niveaux de pouvoir différents et pour des raisons bien différentes. Ce soir, on sait que la Ministre de l’Éducation, de la Culture et de la Petite Enfance, en Communauté française de Belgique, sera remplacée par deux autres femmes. Au lieu de réactions positives face à cette féminisation accrue et renouvelée, je n’entends, je ne lis, que des cris au scandale. Quoi, deux ministres pour le prix d’une ! Qui plus est, en promouvant à la place d’une bruxelloise deux wallonnes (même si l’une d’entre elles habite Schaerbeek) ! Et autres critiques aussi futiles que vaines…

Ne comptez pas sur moi pour commenter ces nominations en tant que telles, ni même les événements qui les entourent. Si je réagis, c’est surtout parce que je suis effaré de voir que la critique à l’aveugle devient de plus en plus la règle. Pas seulement au niveau du citoyen lambda qui déverse sa bile dès qu’il le peut ou des faiseurs d’opinion qui la plupart du temps pensent que celle-ci ne peut avoir de sens que si elle est négative, mais surtout au niveau des personnes soi-disant responsables qui ne font pas mieux. Aujourd’hui, le bon ton est de dire du mal de ce qui se passe, quoi qu’il se passe. Par définition, il faut être contre et le dire !

Même s’il ne se passe encore rien ! Comment accepter ces critiques négatives alors que le spectacle n’a même pas encore commencé ? Comment accepter que – lorsqu’il commence – on ne met en évidence que ce qui ne va pas, même s’il y a des tas de choses qui avancent et qui sont réalisées ? Bien sûr, c’est le jeu de l’opposition. Mais depuis quand une opposition constructive vise-t-elle seulement à déconstruire ?

Il est vraiment interpellant de constater qu’aujourd’hui – pour de nombreuses personnes – exister ne peut avoir de sens qu’en critiquant, voire en niant, l’autre. L’accès à la communication numérique, alors qu’il peut apporter tant d’échanges enrichissants, se réduit souvent à une « égotisation » monumentale où chacun, sûr de sa supériorité, avance ses pions en écrasant ceux des autres, sans même les regarder.

Mais où allons-nous ?

jeudi 14 avril 2016

Animaux en liberté

FMG©2016

Les animaux, je ne les aime vraiment qu’en liberté. Totale. En d’autres mots : à l’état sauvage. Le concept d’animal domestique me semble en soi incongru, même si je peux comprendre qu’un animal puisse aider l’homme à faire des travaux durs, en étant alors son « domestique ». Au-delà de cette domesticité, il y a aussi les animaux dits « de compagnie ». Ne désirant pas me créer inutilement des ennemis, je ne dirai rien contre ceux-ci. J’ai d’ailleurs vécu avec des chiens et des chats. Je ne dirai rien, ce qui ne m’empêche pas de penser ce que je pense.

Un animal en liberté est et demeure pour moi un mystère tout autant incommensurable que merveilleux. Il y a là une beauté intrinsèque et fondamentale dans cette « sauvagité » constitutionnelle. Se trouver soudain, au détour du chemin, face à un animal qui ne se laisse pas apprivoiser, qui d’ailleurs s’empressera de s’en aller pour ne pas même se laisser enfermer dans une relation par définition à la fois fortuite et aliénante, est un de ces plaisirs qui n’est sans doute donné qu’à celui qui peut se réjouir de le saisir aussi vite que de le voir disparaître.

J’ai beaucoup de chance. Voilà près de 30 ans que je vis, à 30 km de Bruxelles, dans un endroit ouvert et sauvage. Des animaux en liberté, j’en ai vu plus de trente ! De manière non exhaustive et dans un ordre alphabétique : abeilles, araignées, campagnols, cerfs, chats, chevreuils, chiens, daims, écureuils, fouines, guêpes, hérissons, lapins, libellules, lièvres, mouches, moustiques, mouton, oiseaux divers (corneilles, mésanges, moineaux, pic-vert, pies, rouges-gorges…), papillons, renards, singe, taupes, tiques, vers de terre…

Je suis chaque fois ébloui. Comment ces animaux font-ils pour survivre ? Comment assument-ils avec une telle force leur liberté totale ? Qu’est-ce qui leur donne cette force éblouissante et cette fierté altière ?

Savoir qu’à quelques kilomètres d’une ville telle que Bruxelles, des animaux – parfois même de taille importante – peuvent vivre de manière indépendante et totalement assumée reste pour moi – fondamentalement – une source d’énergie et d’émerveillement. Quelque part, il y a là la vraie vie.

samedi 2 avril 2016

Une chanson n’appartient à personne

Réécoutant l’album, paru en 2013, « Brassens, Échos d'Aujourd'Hui » dans lequel des artistes internationaux de tous styles revisitent Brassens, parfois même sans connaître celui-ci, je me dis que définitivement, une chanson n’appartient à personne, pas même à son auteur ni à son interprète principal. Une chanson existe et chacun peut en faire ce qu’il veut, pour le plaisir de la chanson.

Brassens est à ce niveau un auteur-compositeur extraordinaire. Ses chansons ont été reprises par des dizaines d’interprètes en les amenant parfois bien loin de ce que Brassens proposait, mais justement en les transcendant. Pour n’en citer que quelques uns, Graeme Allwright, Barbara, Agnès Bihl, Georges Chelon, Michel Fugain, Yves Jamait, Catherine Le Forestier, Maxime Le Forestier, Philippe Léotard, Miossec, Noir désir, Kristo Numpuby, Odieu, Renaud, Olivia Ruiz, Les Têtes Raides, Weepers Circus, Gabriel Yacoub… s’y sont risqués, avec plus ou moins de succès. Tout n’est sans doute pas du même niveau, mais qui peut juger de celui-ci ?

Par exemple, moi qui suis un vrai admirateur de Georges Chelon, je n’ai vraiment pas aimé son album « Georges Chelon chante Brassens » paru également en 2013. En fait, j’ai surtout été déçu par ces reprises parce qu’elles n’apportent rien de nouveau. Je ne dis pas que Chelon s’est contenté de faire du Brassens. Mais son objectif n’était certainement pas de revisiter ces œuvres. Juste de les chanter. En soi, il a bien raison et – même si je n’aime pas trop cet album – je ne vais pas lui jeter la moindre pierre.

Dernièrement, Bruel s’est également lancé dans un album de reprises de Barbara. Audacieux, mais assez logique : Barbara n’a-t-elle pas elle-même repris de nombreuses chansons – de Brel, de Ferré, de Montand… – pas toujours à bon escient ? Les puristes de Barbara se sont empressés de tomber à bras raccourcis sur l’artiste. Son crime : ne pas s’être contenté d’interpréter ces chansons à la Barbara, mais avoir osé une réinterprétation. Je ne dis pas que j’estime génial le travail de Bruel, mais j’estime en tout cas qu’il avait bien le droit de revisiter les œuvres de la grande chanteuse et que tout n’est pas inintéressant.

En écrivant cela, je n’espère pas convaincre qui que ce soit. Je veux simplement dire qu’une chanson, une fois qu’elle a été créée, appartient à ceux qui l’écoutent, qui la réinterprètent, qui la chantent… C’est justement à cela qu’elle sert. En soi, une chanson ne sert pas à grand chose. Mais lorsqu’elle touche quelqu’un, lorsqu’un chanteur ou une chanteuse – qu’elle que soit sa qualité – se la réapproprie, lorsqu’elle devient intemporelle et sans espace… alors, elle atteint sa véritable dimension. Celle de l’éternité. Merci à tous ceux qui le permettent.

vendredi 25 mars 2016

Western du Nord en direct

Je voulais juste regarder une course cycliste (E3 Harelbeke). Je savais aussi que j’allais pouvoir zapper sur les auditions des ministres qui allaient – sans conviction – essayer de minimiser leur responsabilité dans les errements de la gestion de la crise terroriste. Et voilà que je suis tombé sur les images d’un homme à terre, blessé et arrêté, quasi en direct. Comme dans un mauvais western.

Je me suis senti retomber en enfance. Au temps où nous allions voir en famille les films de John Wayne, au Molière, le cinéma de quartier. Nous n’avions pas la télévision et ces films étaient ce qui nous permettait de voir autre chose, de découvrir qu’il y avait une autre réalité dans le monde que notre petite rue qui était notre terrain de jeu. Nous savions bien que c’était du cinéma, que ça se passait ailleurs et dans un autre temps. Nous savions aussi que c’étaient les bons qui gagneraient. Mais c’était l’action, la vie, l’explosion !

Je n’aurais jamais imaginé que j’aurais pu vivre quelque chose du genre en direct. Pourtant, c’est le cas. Je ne m’en réjouis pas. Les attentats de Zaventem et de Maelbeek, c’est à côté. C’était hier. L’arrestation d’un suspect, c’est encore plus près et en direct. Vivre cela ravive un peu les émotions d’enfance lors de ces westerns improbables. Sauf qu’on n’est plus dans un simple divertissement et qu’on ne sait pas qui gagnera…

Mais je l’avoue, si je voulais regarder la course cycliste (qui était encore bien loin de l’arrivée), je me suis arrêté sur cette actualité sinistre. Voyeurisme déplacé ? Peut-être. Surtout l’envie de savoir comment cela évolue. Nous vivons dans une société où tout doit se vivre en direct. Pourquoi ? Avec quels avantages ? Quelles conséquences ? Quelles ouvertures ? Je n’en sais trop rien.

Je resterai – sans doute encore longtemps – avec mes interrogations. Dans moins d’une heure, je saurai qui aura gagné la course (pleine de suspens). Mais je ne saurai pas quand se finiront ces atrocités terroristes, ni encore moins qui gagnera au bout du compte. Comme j’aimerais que ce ne soit qu’un film qui se termine après une heure et demie par la victoire des bons. La vie est bien plus compliquée que ça. Pourquoi ?

mercredi 23 mars 2016

Garde ton insouciance, malgré tout


Mon petit-fils Alexis, 2 ans et demi, fait sa sieste à 5 mètres de l’endroit où j’écris ce message. Il est paisible, toujours souriant. Pour lui, l’avenir se résume à peu de choses : sa maman viendra le rechercher en fin d’après-midi ; plus loin peut-être sent-il de plus en plus qu’il aura – dans un peu plus d’un mois – une petite sœur. Ce matin, à l’école, il a bricolé autour d’œufs et de lapins. Il s’est aussi marré, lors de son repas de midi, avec son oncle Jérôme. La vie, dans toute sa simplicité, sa beauté, son insouciance.

Hier, plus de trente personnes sont mortes, à quelques kilomètres d’où se trouvait Alexis. Grâce à la qualité de ses éducatrices et de ses parents, je suis sûr que ces attentats sont passés au-dessus de sa tête. Peut-être aura-t-il perçu un frémissement. Mais sa vie insouciante n’aura pas été bouleversée pour autant. Et c’est tant mieux.

Mais demain ? Et après-demain ? Quel monde sommes-nous en train de préparer pour nos enfants et nos petits-enfants ? S’il n’y avait que cette violence absurde et (de moins en moins) ponctuelle, on pourrait ne pas trop s’en inquiéter. Mais il y a tout le reste. Cette manière de gérer notre Terre sans trop s’occuper de tout ce qui la détruit. Cette manière de s’enfermer sur soi-même sans trop s’occuper de tous les autres humains, pareils à nous-mêmes, qui cherchent désespérément un endroit pour vivre sereinement. Cette manière de juger péremptoirement et violemment des communautés qui ne rêvent – comme nous – que de paix constructive, d’amour simple et de respect mutuel. Cette manière de croire qu’on détient la vérité, alors que la seule certitude est qu’on ne sait rien.

Hier matin, lorsque j’ai découvert l’horreur, mon corps fut pris de révulsions, dans tous les sens du terme. J’avais vraiment besoin de me vider de cette barbarie insoutenable. Ce devait être un jour bienheureux, différent des autres. Mon frère Bernard fêtait ses 65 ans, ce n’est pas n’importe quoi. Nous retrouvions le soir nos amis pour assister à une pièce de théâtre plaisante, sans être extraordinaire. De petits bonheurs qui faisaient que ce n’était pas un jour comme les autres. Par la faute de deux ou trois déshumanisés, il fut transformé en vide absolu.

Qu’on ne s’y trompe pas : ces déshumanisés ne se sont pas faits tout seuls. C’est notre fonctionnement sociétal qui les a construits. Nous sommes tous responsables. Croire le contraire serait vain.

Je ne crois pas trop au hasard. Hier, la pièce de théâtre – Belles de nuit – mettait en scène la rencontre entre une prostituée au grand cœur et un clandestin argentin. C’est du moins ce qui est présenté dans les programmes. Mais la pièce parle finalement surtout du souteneur. Dont la vie d’enfant a été bousillée. Lorsqu’il se rend compte, à la fin, que son « objet sexuel et financier » le quitte pour une vraie vie de femme, il prend son téléphone et dit le dernier mot de la pièce : « Papa ? ».

Si tous les terroristes du monde pouvaient dire – avant d’agir, mais avec le même espoir – ce mot « Papa ? », je crois qu’on n’en serait pas là aujourd’hui et qu’on pourrait – ensemble – construire un autre monde pour nos enfants et nos petits-enfants.

Alexis, je t’aime ! Garde ton insouciance, malgré tout.

mardi 15 mars 2016

Trivia Crack

Trivia Crack est un jeu disponible notamment sur Facebook. Inspiré de Trivial Pursuit, il consiste à répondre à des questions réparties en 6 catégories : divertissement, art, sport, histoire, sciences, géographie. Le premier qui remporte un duel dans chacune de ces catégories gagne la partie. J’avoue : j’aime bien ce genre de jeux basé sur les « connaissances générales » et je gagne plus souvent que je ne perds. Mais en plus, j’ai trouvé la faille !

La faille qui permet de gagner à tous les coups, sauf peut-être contre un adversaire qui utiliserait la même technique. J’ai découvert cette faille un peu par hasard. Quand on rate une question, il faut cliquer sur un bouton « Continuer », ce qui permettra au joueur adverse de jouer à son tour.

Un jour, j’ai oublié de cliquer sur ce bouton « Continuer ». Après avoir quitté mon navigateur, je m’en suis rendu compte et je me suis rappelé que mon adversaire ne pourrait rejouer à son tour que si je cliquais sur ce foutu bouton. Bref, j’ai relancé mon navigateur et le jeu. À l’écran, c’était comme si je n’avais pas joué. Donc, j’ai fait comme si. Et le jeu m’a reproposé la même question avec les 4 mêmes propositions, dans le même ordre. Comme j’avais vu la bonne réponse au moment où je m’étais trompé, il me suffisait de cliquer sur celle-ci pour pouvoir continuer la partie. J’ai réessayé plusieurs fois : ça marche à tous les coups. Quand on se trompe, il suffit de ne pas cliquer sur « Continuer », de quitter le navigateur et de le relancer…

Rassurez-vous : je n’utilise pas vraiment cette découverte pour gagner des parties. J’ai d’ailleurs trop peu d’adversaires pour ça et je ne vois pas très bien ce que cela m’apporterait. Oui, j’aime bien gagner. Mais je suis avant tout joueur : en soit, jouer est plus important que gagner !

C’est là que je jouis quelque peu de ma découverte. Trouver une telle faille dans un jeu largement diffusé procure un petit plaisir que je ne renie pas. J’ignore évidemment si cette astuce durera encore longtemps, mais en attendant, ça m’amuse de la partager !

dimanche 13 mars 2016

Du côté de la lumière


FMG©2016

On ne peut pas dire que c’est le printemps. Mais ce n’est plus tout à fait l’hiver. On semble en tout cas être entré du côté de la lumière. Et cela fait un bien fou. Profond. Libératoire.

Est-ce mon nouveau statut de contemplateur, mais cet hiver me semble plus que d’habitude interminable ? Il n’a pas fait spécialement froid, la plupart du temps, mais je n’ai pas arrêté d’avoir froid. Il a plu beaucoup, et je me suis senti humide, incapable de me sécher, ne fut-ce qu’un peu. Il n’y a pas eu beaucoup plus de misère que d’habitude. Quoique. Les mauvaises nouvelles – de quelque ordre que ce soit – m’ont semblé plus nombreuses, sans que je puisse y faire grand-chose. L’impuissance d’agir est parfois plus lourde à porter que les obstacles qu’on peut surmonter en les maîtrisant.

Mais qu’à cela ne tienne. Aujourd’hui, le soleil est là. Il est encore froid, mais il brille. On est entré du côté de la lumière.


vendredi 26 février 2016

Tort et raison à la fois

À la suite de mon billet sur l’énigme mathématique, un nouveau lecteur – bienvenue ! – a laissé en commentaire un « On ne peut avoir à la fois tort et raison ». Il a raison, tout en ayant tort !

Il a raison parce que si j’ai raison, je n’ai pas tort, même si éventuellement j’ai tort d’avoir raison. Et si j’ai tort, je n’ai pas raison, même si éventuellement, j’ai tort d’avoir tort. Enfin bref, c’est normalement l’un ou l’autre.

Mais il a tort, car je crois vraiment que la plupart du temps, on n’a jamais tout à fait tort ni tout à fait raison, et donc qu’on a à la fois tort et raison. Les choses sont toujours plus complexes qu’on ne le pense.

Prenons un exemple sérieux et d’actualité : les ondes gravitationnelles, que des chercheurs américains viennent d’observer pour la première fois. Il y a juste 100 ans, en 1916, Einstein prédit l’existence de déformations de l’espace-temps qu’il appelle « ondes gravitationnelles ». Il estime cependant ces ondulations cosmiques indétectables, car bien trop faibles. À l’époque, beaucoup pensaient qu’il avait tort d’affirmer l’existence de ces ondes. Aujourd’hui, on sait qu’il avait raison. Mais on sait aussi qu’il avait tort de penser qu’elles étaient indétectables puisqu’on les a détectées !

Un exemple plus banal : il nous arrive à tous de mentir, la plupart du temps pour bien faire. On transforme un peu la réalité pour ne pas blesser l’autre. Ce n’est pas bien de mentir, et ce faisant, on a tort. Mais n’a-t-on pas raison de ne pas vouloir blesser l’autre pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine ?

Une même affirmation peut aussi être à la fois vraie et fausse. Je suis convaincu que « le vin est bon pour la santé ». J’ai raison puisqu’il y a des tas de preuves qui montrent les bienfaits que le vin peut apporter. Mais j’ai tort aussi parce qu’il est évident que consommer trop de vin nuira à la santé.

On pourrait multiplier les exemples, à tort ou à raison. Au bout du compte, on constatera qu’on ne peut que très rarement dichotomiser la réalité : l’exception confirme la règle. La règle existe, mais elle a la plupart du temps son exception qui la confirme.

Gandhi a écrit : « Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort ». Cette pensée rejoint une question fondamentale que je me pose depuis longtemps. Il est certain que je pense établi que je suis en train d’écrire ce billet que d’autres – vous par exemple – liront. Mais en réalité, il n’y a peut-être que ma pensée qui existe : n’êtes-vous pas que des abstractions mentales dont ma pensée se nourrirait ? Personne ne serait à même de me prouver que j’ai tort, puisque ce ne serait jamais qu’une construction de ma pensée qui me montrerait l’absurdité de ma réflexion… et de sa propre existence. J’ai donc fondamentalement raison, tout en ayant plus que vraisemblablement tort.

Mais pourquoi donc ne puis-je prendre de l’aspirine ?

mardi 23 février 2016

Et la bonne réponse est…

Cette énigme circule, parmi d’autres, sur Facebook. Le gars qui l’a publiée – enfin, du moins dans la version que j’ai vue – dit que 99% des personnes vont se tromper. Il a sans doute raison et on n’en saura jamais rien.

Si on prend la question au sérieux et qu’on essaie de la résoudre d’un point de vue mathématique, il y a plusieurs solutions possibles !

14 ! C’est la réponse que j’apporterais spontanément. On compte le nombre de carrés identifiables. La première figure en compte 5 (4 petits et 1 grand). La deuxième figure a 9 petits carrés, 4 moyens et 1 grand, soit 14 en tout.

10 ! Plus ou moins même principe : la première figure a 4 carrés intérieurs et un extérieur. L’autre a 9 carrés intérieurs et un extérieur. Cela fait 10.

20 ! Autre approche : la première figure représente 5. Comme on peut identifier 4 fois cette figure dans la seconde, cela fait 4 fois 5, soit 20.

Ne croyez pas que ce soit fini. On pourrait aussi dire 12 ! On compte alors le nombre de « carrefours » en dehors des 4 angles du grand carré. La première figure a 5 carrefours (un sur chaque côté du grand carré et un au centre). La deuxième figure en a 12.

Et pourquoi pas 11,25 ! Quatre carrés valent 5. Donc, chaque carré vaut 1,25. Il y en a 9 dans la deuxième figure, et 9 x 1,25 = 11,25. CQFD.

Avec un peu d’imagination, on pourrait sans doute proposer encore d’autres réponses. En réalité – j’ignore totalement si c’est celle espérée par la première personne qui a proposé l’énigme – , la seule bonne réponse possible est qu’il est impossible de répondre avec certitude à cette petite énigme parce qu’on n’a pas assez d’éléments pour trancher. Le champ des possibles est trop vaste pour extrapoler sur la base d’une seule information.

Il ne s’agit ici que d’une situation mathématique, ou plutôt pseudo-mathématique. J’imagine que des milliers de personnes défendraient mordicus leur réponse, nappées de toutes leurs certitudes à la bonne semaine.

Imaginons que ce ne soit pas une situation mathématique, mais une situation sociale, ou économique, ou philosophique, ou psychologique, ou criminelle, ou politique, ou tout simplement humaine. Souvent, quand on découvre ce genre de situations, on n’a qu’une seule information, voire deux. Sur la base de cette (ces) seule(s) information(s), la plupart d’entre nous extrapolerons sur toute la complexité de la situation, l’âme en paix emplie de certitudes définitives. J’ai bien écrit « extrapolerons » pour montrer que je m’inclus dans ce groupe. Cela m’effraie d’autant plus !

En réalisant cette extrapolation, nous prenons de toute évidence beaucoup de libertés avec la réalité. Il est possible que nous ayons entièrement raison, ou entièrement tort. Plus souvent sans doute, nous avons alors tort et raison en même temps. En attendant, nous avons peut-être condamné des personnes ou des actions sans trop savoir ce qu’il en est vraiment.

La réalité n’est-elle pas toujours plus complexe que ce que l’on en perçoit ?

dimanche 14 février 2016

La division écrite

Quand j’étais instituteur, j’aimais – je l’avoue – beaucoup les leçons où je déversais mon savoir pour permettre de découvrir de nouvelles techniques permettant aux enfants de s’approprier le monde. Ce n’était pas tant le fait de montrer tout ce que je connaissais qui m’intéressait, mais surtout celui de participer à cette construction de leur connaissance en vue de leur donner l’accès à ces outils qui en feraient, à leur tour, les maîtres du monde !

C’est ainsi que lors de ma première année d’enseignement, j’eus le grand bonheur de m’attaquer à la découverte de la division écrite (euclidienne), avec mes élèves de 4e année (CM1). Ça faisait partie du programme et je ne me posais pas trop de questions. Je n’avais personnellement jamais eu de difficultés avec cette procédure de calcul. Je m’étais donc lancé avec délectation dans l’explication de ces « araignées » qui descendaient du plafond pour permettre de continuer la division. Jusqu’au moment où Béatrice leva sagement le doigt. Elle était ce genre d’élèves dont tous les instits rêvent : intéressée, minutieuse, souriante, polie, intelligente… Elle l’était vraiment et n’aimait donc pas ne pas comprendre ! C’est bien pour cela qu’elle levait le doigt. Elle me dit : « D’accord, je vois bien ce que je dois faire. Mais pourquoi fait-on des « moins » alors qu’on est en train de diviser ? ».

Je l’avoue – c’est décidément le jour – je suis restée bouche bée. Je comprenais bien la question et je la trouvais très pertinente, mais je n’avais aucune idée de la réponse qu’on pouvait y apporter ! Pour moi, la division écrite se réduisait à une procédure bien délimitée, avec des petites araignées qui descendaient du plafond. Cela ne m’avait jamais posé la moindre difficulté… En réalité, je prenais soudain conscience que je n’avais jamais cherché à comprendre. J’appliquais juste une procédure, sans me poser la moindre question ! Béatrice me montrait à quel point j’étais stupide ! Il fallait réagir. Je lui ai dit que c’était une excellente question, que je la félicitais de l’avoir posée et qu’on y reviendrait le lendemain…

On y est revenu. La nuit avait porté conseil et j’ai pu apporter à Béatrice une réponse satisfaisante et scientifique. Grâce à elle, j’avais enfin compris ce qu’était une division écrite. Compris aussi sa complexité. Ce qui jusqu’alors me semblait l’application stricte et facile d’une procédure était devenu un véritable problème mathématique et pédagogique. En creusant la question, j’appris que du temps de Pascal, la division écrite était réservée aux grands intellectuels. On me demandait de l’enseigner à des enfants de 10/11 ans !

Jeune enseignant – je rappelle que c’était ma première année d’enseignement – cette histoire m’a profondément bouleversé. D’une part, il ne m’est (quasiment) plus jamais arrivé d’enseigner à mes « élèves » – y compris lorsqu’ils étaient étudiants universitaires ou professionnels en formation continue – des savoirs dont je ne maîtrisais pas moi-même la substantifique moelle. D’autre part, et cela me semble beaucoup plus important, depuis cet épisode, je me suis toujours demandé si le savoir que j’allais découvrir avec mes élèves était à la fois indispensable pour eux et à leur portée. J’avoue – décidément, c’est vraiment le jour – que je n’ai par la suite plus cherché à apprendre à mes élèves de 4e année la procédure de la division écrite. Je l’ai fait, avec prudence, avec des élèves de 5e ou de 6e année. Sans conviction. Par contre, j’ai consacré beaucoup de temps, d’énergie et de passion, déjà avec des élèves de 3e année, à comprendre ce qu’était une division, à identifier dans quelle situation cette opération était pertinente, à la retourner dans tous les sens pour comprendre ce qu’elle signifie véritablement et comment ou pourquoi on peut l’utiliser, à estimer le résultat probable… et à utiliser la calculatrice pour en trouver le résultat exact et à le vérifier ! Cette démarche d’intelligence constructive et maîtrisée, j’ai essayé de l’appliquer non seulement pour la division, mais aussi pour toutes sortes d’autres problématiques bien plus complexes encore.

J’avais compris qu’apprendre, c’est avant tout comprendre. Apprendre vient du latin apprehendere, c’est-à-dire « prendre », « saisir », « attraper ». Comprendre a la même racine, mais avec le cum (« avec »). On ne peut accéder à un savoir qu’en le comprenant, c’est-à-dire en le mettant en lien avec d’autres savoirs. Ceux que l’on maîtrise déjà et ceux que l’on est en train de (re)construire. Un savoir n’a de sens que s’il est compris, que s’il peut être mis en lien avec d’autres savoirs. Il n’a pas de valeur en soi. Il n’existe que parce qu’il est intégré dans un ensemble plus vaste, y compris social. Merci, Béatrice, de m’avoir permis de comprendre !

Pour ceux qui souhaiteraient savoir pourquoi on fait « moins » alors qu’on est dans une division : chaque étape de la division permet de faire une division partielle. Ainsi, lorsque je divise 252 par 12, je vais constater que parmi les 25 dizaines qui sont en ma possession, je peux en diviser sans problème 24 : chacun de mes 12 « amis » en aura 2 dizaines. J’aurai donc déjà divisé 24 dizaines : 2 pour chacun de mes 12 « amis ». Comme je les ai déjà divisées, je vais les retirer. Je retire donc 24 dizaines du compte de départ : 25 dizaines moins 24 dizaines, cela me donne un reste d’une dizaine. Si j’associe celle-ci à mes 2 unités, cela me fait 12 unités qu’il reste à diviser. Je peux donner une unité à chacun de mes amis. Au bout du compte, chacun de mes « amis » aura reçu 21 unités ! Vous avez compris ?

samedi 13 février 2016

Symbiose impossible

Madison, 14 ans, suicidée par pendaison à Herstal, après avoir été victime de harcèlement. En Arizona, deux adolescentes de 15 ans se donnent la mort, sans doute parce qu’elles s’aimaient et que ce n’était pas possible. En réalité, tous les trois jours, en Suisse par exemple, un jeune de 15 à 24 ans met fin à ses jours. Le suicide n’est plus seulement un fléau qui touche des adolescents souvent fragilisés par cette période charnière de la vie. Il devient un véritable problème de société.

Chaque chemin a son histoire. Il serait vain de généraliser des parcours humains alors qu’ils sont tellement singuliers. Il n’empêche, devant la multiplication de ces actes désespérés, il faut pouvoir s’interroger et tenter d’expliquer.

Comme Philippe Meirieu l’a plusieurs fois montré, la place de l’enfant a fondamentalement évolué durant la fin du 20e siècle. Avant cela – j’en suis la preuve vivante – les enfants naissaient sans qu’on sache trop comment. Au fil de ces naissances, une famille se constituait et accueillait en son sein les nouveaux venus. Avec l’apparition des moyens contraceptifs associée à une évolution sociétale tournée vers la consommation individuelle, les enfants ne sont nés – le plus souvent – que quand et là où leurs parents le voulaient. Leur naissance contrôlée et voulue est dès lors constitutive de la famille. L'enfant n’est plus seulement accueilli par elle : il est la famille. Tout tourne dès lors autour de lui. C’est l’enfant-roi. Tout lui est dû, y compris le « respect » - immédiat et intégral – de tous ceux qui l’entourent. On le chérit tellement cet enfant !

Mais la vie, elle, n’a pas tellement changé. Les autres restent ce qu’ils ont toujours été : « homo homini lupus » (l’homme est un loup pour l’homme – Plaute, 212 ACN). Du statut d’enfant-roi à celui d’adolescent-victime propiatoire, il n’y a à la fois qu’un pas et qu’un gouffre insupportable à accepter.

La tentative de suicide ou le suicide sont alors paradoxalement un geste d’existence. Toutes les attaques contre soi, toutes les attitudes violentes et destructrices, répondent à une déception qui est à la mesure de la très forte volonté d’exister qui se cache derrière, mais face à laquelle les jeunes se sentent impuissants et incapables d’exercer dans l’immédiateté leurs envies de manière positive.

En attendant, nos jeunes se tuent. Tout le monde s’en lave les mains. C’est toujours de la faute des autres jeunes, ceux qui harcèlent. Mais si harcèlement il y a, ce n’est sans doute aussi qu’une réponse violente et destructrice au mal-être fondamental des jeunes. Celui-ci découle naturellement du mode de fonctionnement de notre société actuelle dans laquelle les droits individuels surclassent et écrasent le droit collectif de vivre en symbiose, c’est-à-dire « l’association indissoluble et durable entre deux espèces dont chacune tire bénéfice » (Christian Lévêque, La biodiversité au quotidien, 2008). C’est pourtant le seul droit dont nous avons besoin.

mardi 2 février 2016

L'orthographe

Tous ceux qui me connaissent savent que j’accorde une certaine importance à l’orthographe. Je ne le nie pas et, même plus, je le revendique. Néanmoins, il faut situer les choses à leur juste niveau : il me semble évident que l’orthographe n’a pas de valeur en soi. Plus encore, il ne me viendrait jamais à l’idée de « condamner » quelqu’un parce qu’il ferait l’une ou l’autre faute d’orthographe.

Quoique ! Cela dépend du contexte. Lorsqu’on publie un livre ou un article, il ne devrait – selon moi – y avoir aucune faute d’orthographe. C’est loin d’être évident et facile, je suis bien placé pour le savoir. D’autant plus que l’auteur ne peut pas tout maîtriser : dernièrement, j’ai publié un chapitre dans un livre scientifique. Quel ne fut pas mon effroi de constater la présence de fautes ! Retournant au texte que j’avais fourni, j’ai constaté que ces erreurs avaient été introduites par le dernier relecteur, sans le signaler à l’auteur, ce que je peux comprendre. En attendant, mon texte n’est pas criblé de fautes, mais toutes celles qu’il contient sont en trop ! Tout le monde, cependant, ne publie pas des livres ni des articles et cette exigence est donc très relative.

Par contre et quoi que certain(e)s puissent en penser, je n’accorde pas beaucoup d’importance aux (nombreuses) fautes qu’on peut voir sur Facebook ou autres réseaux sociaux. Il est vrai que j’en relève certaines. C’est peut-être à cause de cela que ma réputation de chasseur intransigeant de fautes s’est créée. En réalité, je n’ai que trois amis à qui je me permets, sans problème, de signaler parfois leurs errements : Bénédicte, Raphaël et Vanessa. Trois anciens élèves dont je n’ai jamais été – ne cherchez pas à comprendre, c’est comme ça – le professeur ! Parfois, il m’arrive aussi de poser une question de justesse à des ami(e)s dont je connais le souci orthographique. Tout cela, sans aucun jugement, à aucun moment !

En fait, l’orthographe n’est en soi pas un problème. On ne dira jamais rien de celui ou celle qui écrit sans faute, tout simplement parce qu’il n’y a rien à en dire. Par contre, on se posera parfois des questions face à une orthographe déficiente. Le problème n’est donc pas l’orthographe, mais le manque d’orthographe. Ou plutôt la présence de fautes (« un manque de… » n’est jamais un problème : c’est l’énoncé en négatif de la solution). La plupart du temps, ces fautes n’empêchent cependant pas la communication. On est bien d’accord, évidemment, que c’est elle qui importe.

Une orthographe bancale est cependant souvent interprétée – à tort ou à raison – comme un manque de culture ou de connaissances, un manque d'organisation et de structure de l’esprit, une faible capacité de concentration, du "je-m'en-foutisme", sans compter le manque de respect !

Émile-Auguste Chartier, philosophe plus connu sous le nom d’Alain, a écrit : « L’orthographe est de respect ; c’est une forme de politesse » ! On peut philosopher, mais je n’irais pas jusque là. Il y a de cela, mais la question est surtout technique : observer l’orthographe rend le travail du scripteur plus difficile, surtout quand elle est aussi complexe que l’orthographe française, mais cela rend tellement plus facile le travail du lecteur. Même s’il finit par comprendre, lire un texte écrit avec une orthographe douteuse est beaucoup plus difficile pour le lecteur qu’en absence de fautes. En effet, le lecteur d’un texte mal orthographié doit réinventer le sens en déchiffrant parfois signe par signe ce qui est écrit, alors qu’en présence d’une orthographe correcte, il ne doit que confirmer les hypothèses qu’il établit tout au long de sa lecture.

L’orthographe française est très complexe et difficile. Cette complexité est au service avant tout du lecteur, à l’inverse de celui qui écrit. C’est un peu la même chose avec l’écriture chinoise. Celle-ci est encore plus complexe : composée de petits dessins stylisés appelés "idéogrammes", il faut en connaître quelques milliers avant de comprendre ou d’écrire un texte simple. Néanmoins, des expériences réalisées dans les années 1970 (malgré mes recherches, je n’ai pas retrouvé les références) ont montré qu’il était possible, avec des enfants américains défavorisés en difficulté d’apprentissage de la lecture, de les relancer dans cet apprentissage en utilisant des idéogrammes chinois pour lire l’anglais ! Ceux-ci représentent en effet directement l’idée, le concept. Malgré la quantité de signes différents à mémoriser, il était plus facile à ces enfants de les décoder que d’assembler des lettres qui ne veulent, en soi, rien dire. Une fois les idéogrammes intégrés et respectés, il devient très facile de lire un texte en chinois. Par contre, pour l’écrire, c’est une autre affaire. C’est le même principe avec l’orthographe française : il n’est effectivement pas facile de la maîtriser – rares sont ceux qui peuvent vraiment certifier que c’est le cas en ce qui les concerne, et je n’en fais pas partie – mais la respecter facilite grandement le travail du lecteur. Écrire sans faute est donc effectivement une question de respect du lecteur.

Cette question ne peut en aucun cas devenir une justification à condamnation ou ostracisme. Ce n’est pas parce qu’on ne maîtrise pas toutes les subtilités orthographiques qu’on est pour autant stupide, demeuré ou méprisant. Cela me paraît d’une évidence évidente !

Cela dit, j’espère que ce texte ne contient pas de faute d’orthographe ! Je me sentirais quand même assez mal !