mardi 26 janvier 2021

Les charmes du virtuel


Un chanteur que j’apprécie beaucoup, non seulement pour ses talents d’auteur-compositeur-interprète, mais aussi pour ses qualités d’être humain, s’apprête à sortir l’enregistrement, en version voix-guitare, d’environ 80 chansons. Nicolas Peyrac (pour ne pas le nommer) a profité du confinement pour ressortir des placards des chansons déjà enregistrées, parfois il y a longtemps, et les a gravées dans la mémoire de son iPhone, en les partageant sur les réseaux sociaux, pour le plus grand plaisir de nombreux passionnés. La matière et la demande étaient là. Il suffisait de mastériser les morceaux et de les mettre sur… un clé USB style carte de banque. C’est là que ma réflexion commence.

Suivant l’annonce de la nouvelle sur sa page, un commentaire est apparu : « Ça me désole que l'on arrive à ces supports qui ne ressemblent à rien, mais il faut vivre avec son temps, adieu Cd, vinyles… ». Je respecte complètement cet avis, mais j’avoue qu’il ne me concerne plus du tout. Il y a longtemps que je n’écoute plus de la musique qu’à travers les fichiers contenus dans mon iPod. Celui-ci contient aujourd’hui plus de 30 000 morceaux, écoutés systématiquement selon une méthode aléatoire qui m’est propre et qui a évolué depuis 2007. La musique – celle que j’écoute du moins, à l’inverse de celle que je joue – n’a pour moi plus rien de matériel. Seule elle m’importe, dans sa musicalité.

Cette dématérialisation ne concerne pas que la musique. J’avoue ne plus être fort intéressé par tout ce qui est matériel : les cadeaux, les voitures, les appareils de toute sorte… tout en appréciant bien sûr l’intention derrière les cadeaux, les déplacements derrière les voitures, les services rendus par les appareils de toute sorte… Il y a aussi un certain temps que je n’utilise plus d’argent liquide, ayant toute confiance dans l’argent électronique, y compris « sans contact ». Ces périodes de confinement m’auront aussi permis d’apprécier les relations virtuelles. Elles ne remplacent bien sûr pas un bon contact direct et physique, mais elles offrent des possibilités parfois magiques d’être en contact lorsque les circonstances matérielles ne le permettraient pas en temps normal, avec aussi de nombreux gains en termes de temps et de déplacement.

Finalement, il y a deux grands domaines où la matérialité des choses m’intéresse encore au plus haut point : avant tout, bien sûr, la nourriture et la boisson. J’imagine bien que celles-ci auront également des développements immatériels, mais en attendant j’en jouis à juste titre. Le deuxième domaine concerne les livres, en particulier les bandes dessinées. Les moyens de lecture virtuels existent, mais ils ne m’intéressent pas du tout. Je lis bien sûr énormément d’informations virtuelles, mais je n’imagine pas un seul instant lire une BD sur un écran quelconque. Non, là, il me faut l’objet bien en mains, le sentir, le toucher, le caresser, en tourner les pages en m’imprégnant de leur grammage ou de leur finition…

Tout cela pour dire – comme Philibert-Joseph Le Roux – qu’au bout du compte, tous les goûts – virtuels ou non – sont dans la nature. Il n’est pas toujours facile de comprendre pourquoi l’autre ne ressent pas la même chose, s’attache à des éléments différents, vit autrement le même événement. N’est-ce pas en fait juste le résultat de différences purement… virtuelles ?

mardi 29 décembre 2020

2020, l’année vélo

 

FMG©2020

Année spéciale que cet an 2020. Elle m’aura permis de parcourir au moins 2020 kilomètres à vélo. J’aurai mis 79 jours pour dérouler les 1000 premiers, soit une moyenne de 12,5 km/jour. Il m’a fallu attendre 202 jours pour refranchir un nouveau cap, soit presque 5 km/jour en moyenne. Ça baisse ! Mais en réalité, les 2000 premiers kilomètres du vélo auront nécessité 1016 jours : juste un peu moins de 2 km par jour. Belle augmentation pour 2020, grâce au coronavirus !


Les 1000 premiers kilomètres de l'année correspondent clairement au premier confinement. Il faisait beau. Le vélo était permis. On n’avait rien d’autre à faire. Alors, nous ne nous sommes pas privés de ces sorties quasi quotidiennes. Bien sûr, nous ne sommes pas des cyclistes professionnels, ni même des cyclotouristes. Et oui, un moteur électrique m’a assisté lors de toutes ces sorties. N’empêche, il fallait quand même les faire.

Cela dit, l’année 2020 est aussi l’année du vélo professionnel. Ça avait bien commencé avec les quatre victoires de Remco Evenepoel sur les quatre courses par étapes auxquelles il avait participé. Le 15 août, il s’apprêtait à gagner le Tour de Lombardie lorsqu’il rata son virage pour réaliser le vol-plané que l’on sait. « Le 15 août » ? Mais normalement, le Tour de Lombardie, c’est en octobre, non ?

Oui. Mais la saison cycliste 2020 a vu son programme chambouler. Avec le Tour des Flandres, course du printemps par excellence, qui s’est déroulé le 18 octobre, en plein automne ! Avec le Tour de France lui-même parti le 29 août au lieu de début juillet. Mais les courses ont eu lieu, sauf malheureusement Paris-Roubaix et l’Amstel Gold Race.

Certes, le public n’a pas vraiment pu assister à ces courses, alors que le cyclisme reste le sport par excellence que le public peut suivre librement et gratuitement. Il est néanmoins admirable que ce sport qui nécessite le travail de centaines de personnes dans un espace relativement limité ait pu trouver et respecter les modalités nécessaires pour exister malgré la pandémie.

C’est cette sorte de résilience que je veux garder en tête lorsque je me souviendrai de l’année 2020. Une année où, malgré les obstacles, ça roule !

Et dire qu’en 2021, on aura le retour de Remco !

jeudi 10 décembre 2020

Les signaux détournés (12)

Par les temps qui courent, pas folichons il faut bien l’avouer, je m’étais dit qu’une balade dans nos forêts ardennaises serait une bonne idée. Tant qu’on peut encore s’éloigner librement de son domicile, autant en profiter. Bref, je m’étais chaussé en randonneur et j’étais parti vers la verte forêt. En y arrivant, je fus surpris de voir ce signal routier ! Sans trop y faire attention, je souris tout seul dans ma voiture. Il me rappelait des signaux que j’avais vus, il y a quelques années, sur le blog Réverbères. Si mes souvenirs sont bons, ça s’appelait « Les signaux détournés ».

Je ne me suis pas trop inquiété et lorsque j’ai trouvé un endroit calme pour garer mon véhicule, je n’ai pas hésité. En deux-trois mouvements, j’ai commencé ma promenade dans ces belles forêts. Le bonheur intégral. Seul le bruit de mes pas écrasant les épines desséchées d’épicéas non encore scolytés se faisait entendre. Aucune pollution. Aucun individu perturbateur. La plénitude totale.

Je ne le remarquai pas tout de suite, mais il me sembla entendre ci et là d’étranges chuintements. Ceux-ci se précisaient au fur et à mesure que je m’avançais dans la forêt. En réalité, ils devenaient de plus en plus insupportables. Cela devenait assourdissant. Au détour d’un chemin, je les ai vus : des millions, que dis-je, des milliards de trolls étaient en train de faire la fête. Je me cachai pour mieux les observer. Après un petit temps d’adaptation, l’évidence me sauta aux yeux : ces trolls dansants n’étaient rien d’autre que des coronavirus. Je fus le premier surpris de pouvoir comprendre leurs chants : Fêtons ça les amis, on a bientôt gagné, ils seront bien surpris, quand ils s’ront tous crevés. Ce n’est pas leurs vaccins qui vont nous menacer, on est les plus malins, on a bien comploté !

J’étais abasourdi. Réalisant que je n’étais pas masqué, j’eus soudain peur d’être démasqué. Moi qui ai déjà subi la covid-19, je n’avais vraiment pas envie de remettre ça. Je m’apprêtais à partir discrètement lorsque j’entendis des bruits de galop qui se rapprochaient à une vitesse phénoménale, précédé par le cri harmonieux d’un cor de chasse. Sans avoir le temps de prendre conscience de ce qu’il se passait, je vis une horde de chevreuils, de cerfs et d’élans foncer vers le troupeau de coronavirus. Ils firent exploser celui-ci, écrasant les petites bêtes qui avaient perdu de leur superbe. C’est alors qu’un cerf majestueux s’avança, tirant un traineau d’or et de lumière. À son bord, le Père Noël ! J’étais stupéfait, car je n’ai jamais cru au Père Noël. Et là, il était là, devant moi ! Émerveillé, je le vis descendre de son char, prendre le petit sapin qu’il transbahutait, le planter là où trente secondes plus tôt brûlait le feu des trolls, prendre le fil de la guirlande et en brancher la fiche dans une prise électrique miraculeusement apparue. Le petit sapin s’illumina et se mit à grandir à vue d’œil. Ses lumières commençaient à se transmettre de sapin à sapin. La forêt devint rapidement une féérie magique. Tapi dans mon coin, je n’osais pas bouger. Je ne le pouvais d’ailleurs pas : j’étais paralysé.

Le Père Noël contempla quelques instants cette forêt enluminée. Il éclata de rire, se croisa les bras et les ouvrit d’un mouvement ample. Sans aucun bruit, toute la forêt explosa. Ce n’est qu’après un certain temps que je me réveillai, sans savoir d’ailleurs combien de temps s’était écoulé. Je rejoignis ma voiture. En mettant le contact, la radio s’alluma et j’entendis : « La tendance est confirmée : dans le monde entier, il n’y a plus aucun cas confirmé depuis le 25 décembre. Les malades se remettent tous et toutes, sans qu’on sache expliquer quoi que ce soit. La pandémie semble bel et bien terminée. »

Et si c’était vrai ?

samedi 21 novembre 2020

Ne pas se battre

 

 
Il m’est arrivé – une ou deux fois - d’espérer qu’un de mes statuts Facebook soit repris à son compte par l’un ou l’autre de mes amis entamant ainsi une chaîne exponentielle avec un partage sur des milliers de murs. Ce n’est jamais arrivé et je ne m’en porte pas plus mal. Aussi, j’ai souri quand c’est arrivé – pas en milliers d’exemplaires, hein, faut pas rêver – avec un statut où je ne l’attendais pas du tout !

J’avais moi-même « copié » Rajae Maouane qui avait publié ce statut, accompagné d’une photo : « Un style indéniable et des oreilles décollées : en cette journée internationale des droits de l'enfant, je réponds à l'appel de l'UNICEF : #MonPortraitDenfant. L'occasion aussi de rappeler que… ».

L’appel de l’UNICEF me parlait. Il m’est arrivé plus d’une fois de travailler pour cet organisme qui me semble une des agences internationales absolument indispensable. Alors, je me suis mis à la recherche d’une photo de mon enfance que je pourrais partager. Celle reprise en illustration ci-dessus m’a semblé bien sympathique.

Liant un des objectifs de l’UNICEF avec cette photo prise il y a bien longtemps (dans les 65 ans) sur un manège de la Foire de Namur, j’ai écrit le statut suivant : « En cette journée internationale des droits de l'enfant, je réponds à l'appel de l'UNICEF : #MonPortraitDenfant. N'apprenons pas à nos enfants à nous battre. Simplement à être heureux et grandir ! ».

Ce n’est qu’après l’avoir posté que je me suis rendu compte qu’il n’était pas très correct d’un point de vue linguistique. Il me semble qu’il eût été plus correct d’écrire « N’apprenons pas à nos enfants à se battre », le « nous » prêtant clairement à confusion. Et puis, je suis toujours attentif à répéter la préposition : « Simplement à être heureux et à grandir ! ». Deux petites erreurs peu importantes, et j’ai donc laissé le statut tel qu’il m’était venu.

Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver exactement le même statut (avec une autre photo) sur le mur de certains amis, sans aucune référence au mien. De toute évidence, ces amis avaient pensé que c’était la proposition originale de l’UNICEF. Notamment, je suis convaincu qu’un de ces amis n’aurait jamais partagé le statut tel quel s’il avait su que c’était moi qui l’avais écrit.

Tout cela n’a bien sûr aucune importance. Sauf le sens du statut lui-même : « N'apprenons pas à nos enfants à se battre. Simplement à être heureux et à grandir ! »

Les adultes ne se rendent pas suffisamment compte des messages qui sont transmis dans des gestes considérés comme anodins. Mais est-il vraiment éducatif de mettre dans des manèges des tanks munis de fusils-mitrailleurs ? Est-il vraiment éducatif d’offrir aux enfants de faux fusils ou de fausses épées avec lesquels ils vont effectivement jouer à se battre ? Est-il vraiment éducatif de banaliser la violence dans des programmes de télévision, y compris des journaux télévisés, diffusés à une heure où de nombreux enfants sont en présence de la fenêtre magique ? Est-il éducatif de souvent mettre les enfants en compétition pour « être le meilleur », que ce soit en classe, dans le sport, dans la vie de tous les jours… ?

J’ai eu la chance et l’honneur de traduire, en 1996, l’ouvrage en anglais Education for Development: A Teacher's Resource for Global Learning de Susan Fountain, devenu en français Éducation pour le développement humain : Un outil pour un apprentissage global. Le succès de cet ouvrage, financé par l’UNICEF, ne fut pas à la hauteur de la richesse qu’il contient : des dizaines d’activités à réaliser en classe, tout au long de la scolarité obligatoire, pour une éducation globale autour de thèmes comme l’interdépendance, les images et les perceptions, la justice sociale, les conflits et leur résolution, le changement et le futur. Des activités constructives et dynamiques, bien loin de ces armes factices qui induisent inévitablement l’idée qu’il faut se battre.

Il ne faut pas se battre. Il faut être heureux… et toujours grandir, même devenu grand !

mardi 29 septembre 2020

La lumière au bout du chemin

 

FMG@2007
 
En temps normal, le soleil nous éclaire. Ses rayons nous réchauffent et nous guident. On aime se retrouver pour profiter de sa chaleur et se préparer à le retrouver le lendemain matin, en toute certitude. Ça, c’est en temps normal. Il suffit qu’une toute petite bête s’immisce quelque part pour que tout parte à vau-l’eau et qu’au soleil, on n’ose plus trop y croire. On se doute bien qu’il est toujours là, mais la pente est si dure, les cloisons si épaisses, qu’on peine à entrevoir la moindre lueur.

Cette expérience, beaucoup la vivent actuellement. Collectivement ou individuellement. Dans les deux cas, l’expérience est insupportable.

Qui, aujourd’hui, ne rêve pas que cette mauvaise histoire de coronavirus ne soit plus qu’un souvenir dont on se passerait bien de toute façon ? Qui ne voudrait enlacer ceux qu’on aime sans aucune arrière-pensée, juste pour le plaisir de se sentir de près ? Qui n’aimerait ne voir des masques chirurgicaux que dans les séries télé à fleur de rose qui trouvent dans les milieux hospitaliers ce monde clos si propice aux romances et autres belles aventures ? Qui ne souhaiterait se retrouver entre amis, au resto, en discothèque, en réunion, au spectacle… question de vivre tout simplement ? Les mesures qui continuent à être prises sont insupportables bien sûr. Elles sont aussi sans doute indispensables. Ne fut-ce que pour pouvoir continuer à croire qu’on pourra encore se dorer au soleil sans devoir se masquer. Les contraintes auxquelles nous nous soumettons aujourd’hui – et c’est difficile pour tout le monde – sont cette porte qu’on entrouvre plus ou moins, selon les lieux et les circonstances, pour continuer à bénéficier de notre liberté, aujourd’hui comme demain.

La petite bête, elle, elle se fout bien de toutes ces contraintes. On a beau respecter les distances, on a beau se masquer, on a beau tout faire, ça ne l’empêche pas – parfois – de s’inviter à la fête. Quand on est atteint, avec un peu de chance, on ne le remarque même pas. Certains – ce peut-être n’importe qui – se retrouvent hospitalisés, voire aux soins intensifs. Avec très peu de chance, il arrive qu’on y reste. Plus d’un million de morts dans le monde à ce jour ! Puis, avec plus ou moins de (mal)chance, la covid s’installe et marque sa présence de ses effets divers. Quand ça vous tombe dessus, je peux vous dire qu’on n’en mène pas large. Après une dizaine de journées passées à chercher ma respiration, à ne plus trop savoir où se trouve ma tête, à sentir la fatigue au moindre geste, à tousser sans cesse et sans expectoration, à ne plus croire que la lumière puisse encore exister quelque part, je vis aujourd’hui une petite accalmie. Bien frêle encore, mais au moins elle me permet d’écrire ces quelques mots. Je suis encore dans la pente, sans savoir si je suis plus proche du sommet que du point de départ, mais j’avance, avec enfin un peu de calme, en domestiquant mon souffle. Et il me semble entrevoir au loin une faible lueur. J’essaie d’y croire.

Je partage cette maladie avec des millions d’autres personnes. Ça ne console pas. Ça relativise seulement un peu. Comme chacune d’entre elles sans doute, je souhaite vraiment que cela n’arrive à personne d’autre. Parce que, vraiment, c’est une m… ! J’ai tout fait pour ne pas gagner à sa loterie, mais voilà… C’est la vie.

Il n’y a malheureusement pas de solution-miracle. Bien sûr, on pourrait s’isoler complètement et attendre que ce soit fini. Ce n’est pas réaliste. Nous devons continuer à vivre, en continuant à croire à la lumière au bout du chemin. Mais en acceptant ce qu’il faut pour pouvoir y arriver, tous ensemble et chacun sur sa route.
 

lundi 31 août 2020

Plagiat ?

 


Calmement occupé à (re)lire une BD, mes oreilles furent attirées par le morceau tiré au sort par mon iPod. Katie Melua, On the road again. Sublime. Assez normalement, je me suis dit « je connais cette chanson ». Sauf que les paroles qui résonnaient dans ma tête étaient en français. Et ça, ce n’était pas normal !

Je fis plus attention et petit à petit j’entendis dans ma tête la voix d’Alain Souchon. Il parlait de jours… J’ai quitté ma BD et ne mis pas très longtemps pour identifier l’intrus : Les jours sans moi !

Si je me trompe, dites-le-moi, mais c’est quand même méchamment ressemblant. J’ai alors fait quelques recherches, mais sans succès : nulle part sur Internet, il n’est dit que ces deux chansons seraient liées d’une manière ou d’une autre. Finalement, la seule découverte fut que ce n’est certainement pas la seule musique pour laquelle Laurent Voulzy serait soupçonné de plagiat. Il connaît bien sûr On the road again, puisqu’il l’a reprise dans une de ses versions de Rockollection (Live, 2004). Mais nulle trace d’un quelconque détournement. C’est assez surprenant, parce que cela me paraît quand même évident !

Le plagiat est sans doute moins flagrant si on écoute l’extraordinaire version originale (1968) de Canned Head (elle-même étant l’adaptation d'une chanson de blues écrite par Floyd Jones, en 1953). La forte présence de l’harmonica masque un peu les lancinants accords de la guitare.


Bref, je ne ferai pas plus que m’étonner. À la fois du plagiat qui me semble patent et de l’absence de tout signalement de celui-ci. Les voies des muses sont impénétrables !


vendredi 28 août 2020

Bon appétit

 

Lors de la semaine de canicule, nous avons passé quelques jours en Ardennes. Ce foutu coronavirus nous aura permis – à d’autres aussi sans doute – de redécouvrir ces merveilleux paysages que recèle notre pays. Un soir, nous avons décidé d’aller manger dans une brasserie près d’un des trois ponts, au bord de la rivière. Conformément aux règles, nous avons réservé une place en terrasse.

Lorsque nous sommes arrivés masqués, nous avons été étonnés que le serveur était étonné de notre arrivée. Mais nous avons trouvé place. La carte était accessible par QR code, ce qui a permis à ma belle d’installer l’application nécessaire. Le choix n’était pas bien grand, mais nous avons trouvé de quoi nous satisfaire. Sauf que…

Assez rapidement, une jeune fille est venue prendre notre commande. Personnellement, j’avais opté pour de la langue de bœuf sauce madère. J’adore ça, et comme on ne rencontre pas ce plat tous les jours, je n’avais pas hésité. Outre de l’eau, nous avons aussi demandé un pichet de vin blanc. C’est là que les amusements commencent vraiment : la jeune serveuse nous a affirmé que ça, il n’y avait pas ! On se contentera d’eau !

Rien ne se passe alors. Après une bonne dizaine de minutes, un serveur vient nous annoncer que, désolés, mais il n’y a plus de langue de bœuf. Qu’à cela ne tienne, je me contenterai d’un spaghetti bolognaise. Et tant qu’on y est, est-ce que vous avez des pichets de vin ? Ah mais oui, bien sûr, du rouge, du blanc, du rosé ? Un pichet de blanc nous ira très bien. Je vous apporte ça tout de suite !

Aussitôt dit, aussitôt fait. Puis, nous attendons. Juste avant notre arrivée, une bonne pluie avait rafraîchi l’atmosphère. Tout va bien, nous devisons de choses et d’autres. Le temps passe et, sentant une petite faim, quand un des serveurs passe près de nous, nous lui demandons quelques cacahouètes ou autres. Oui, je vous apporte cela.

Ne voyant rien venir, nous demandons – après un certain temps – s’il est possible d’avoir un peu de pain ou autres expédients. Oui, d’accord !

Devant le temps qui passe, j’appelle celui qui semble le chef : « Est-ce normal qu’il faille attendre une heure et demie pour avoir un spaghetti ? ». Ah, non, je vais voir. Après quelques minutes, il nous revient : « Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais votre commande s’est perdue quelque part ! La cuisine est fermée, mais si vous le voulez, je peux demander à la cuisinière de préparer vos plats. Vous pouvez aussi décider de partir, mais si vous voulez vos plats… je vous les offre ! »

Il était tard, nous avions faim, impossible de trouver à manger ailleurs, bref, d’accord pour une nouvelle attente, en espérant qu’elle ne dure pas trop longtemps. Après une petite dizaine de minutes, le gars nous apporte triomphant deux assiettes. Comme il s’apprête à repartir, j’ose lui demander : « Serait-il possible d’avoir une cuiller ? Et aussi du fromage ? » « Ah oui, je vous apporte ça tout de suite. »

J’ai la prétention de savoir faire une sauce bolognaise, avec ma propre recette non homologuée. Je peux vous dire qu’elle est meilleure que celle que j’ai mangée ce soir-là. Mais enfin, ça nourrissait !

Au moment d’aller payer, je me préparais à devoir me battre, mais non, tout s’est bien passé : j’ai juste payé l’eau et le fameux pichet de vin qui n’existait pas.

Que demander de plus finalement ? Une soirée paisible passée (presque) au bord de la rivière, de quoi se sustenter en ne payant que de l’eau et un peu de vin, et un service quasiment irréprochable ! Manquaient juste ces cacahouètes que nous n’avons jamais vues. On sait ce que contiennent les cacahouètes de bistrot et on peut donc s’estimer heureux d’avoir pu éviter cela !

Nous avons très bien dormi.

jeudi 30 juillet 2020

Merci Facteur !



Abonné à un magazine hebdomadaire, il arrive périodiquement – rarement – que celui-ci ne soit pas au rendez-vous dans ma boîte aux lettres. Lorsque ça arrive, le plus souvent parce qu’il y a un événement exceptionnel (jour férié en pleine semaine, grève quelconque…), je le signale par courriel à l’éditeur qui prolonge mon abonnement d’une semaine. Jusqu’à cette fois…

La réponse reçue tout en étant standard était pourtant claire : « Nous avons pris bonne note de votre message et introduisons une réclamation auprès des services de distribution de Bpost. » Je n’y avais pas accordé beaucoup d’importance, jusqu’au moment où la sonnette retentit un ou deux jours plus tard. C’était le facteur ! J’avais déjà eu l’un ou l’autre contact avec lui, toujours sympathiques, mais sans plus. Il m’expliqua qu’il venait pour ce magazine non arrivé. Ce jour-là, la Poste avait bien reçu les magazines, mais non adressés comme d’habitude. Au facteur donc de se débrouiller pour les distribuer dans les bonnes boîtes aux lettres. Sa mémoire lui disait que les numéros 3 et 28 étaient concernés, mais il n’avait qu’un seul exemplaire pour notre rue. Il a choisi le numéro 3 ! Erreur fatale : l’habitant n’était plus abonnée. Quand le facteur s’en est rendu compte, il s’est rendu au numéro 3. La personne était prête à lui rendre le magazine, mais elle avait déjà fait tous les mots croisés…

J’ai dit au facteur que pour moi, ça allait ; que j’étais surtout intéressé par le contenu, même si je fais aussi les mots croisés ; que si la dame rendait le magazine, tout allait bien ; que j’étais désolé pour le désagrément…

Mais le facteur ne l’entendait pas de la sorte. Il m’a demandé où il y avait une librairie susceptible d’avoir le dit magazine. Je lui ai renseigné la librairie la plus proche et je lui ai dit que c’était bon comme ça…

Un quart d’heure plus tard, il sonnait à nouveau et me tendait avec un grand sourire de quoi m’apporter quelques temps de lecture et de résolution cruciverbiste. Je l’ai remercié, à vrai dire un peu confus.

Il était évidemment en partie un peu responsable du problème. Mais je ne lui en demandais pas tant. J’ignore totalement comment cela se règle à la Poste. A-t-il dû remplir un formulaire quelconque disant que le problème était arrangé ? J’en doute. S’il a résolu le problème – plus que vraisemblablement à ses frais – ce n’est que par fierté pour son métier. En ces temps troubles, mon facteur est aussi un de ces héros de première ligne. Merci Facteur !


Ce billet est le neuf-centième de ce blog Réverbères, commencé en 2006. À une moyenne actuelle d’une vingtaine de billets par an, je peux arriver à 1000 publications en 2025. Bel objectif pour un blog qui n’a pas besoin d’autre facteur que des ondes invisibles et les clics de ses lecteurs. On verra bien si je l’atteins un jour !

vendredi 17 juillet 2020

Comme aux plus beaux jours

Il s’appelait Aufray
C’était un chanteur folk
Il était mon idole
Et le sera à jamais

J’ai souvent pensé que lorsque Hugues Aufray disparaîtrait, je me devrais de lui rendre hommage pour tout ce qu’il m’a apporté. La sortie de son album Autoportrait me donne l’occasion de ne pas attendre d’en faire un hommage posthume. Aufray est bel et bien vivant, plus que jamais. Dans un mois, il aura 91 ans… Il semble en avoir 19 ! Quel bonheur !

En réalité, Hugues Aufray n’a jamais été mon idole. Mais c’est lui qui m’a permis de découvrir la chanson et la guitare. À la fin des années 60, en pleine vague yéyé, il apportait un peu de contenu dans l’explosion de chansons de l’époque. J’étais chez les scouts et nos voix ont vibré avec nos guitares lors de feux de camp mémorables : À bientôt nous deux, Le bon Dieu s’énervait, Cauchemar psychomoteur, Ce n’était pas moi, Céline, Le cœur gros, Les crayons de couleur, Debout les gars, Dieu est à nos côtés, Guidez mes pas, Je reviens, Des jonquilles aux derniers lilas, Le joueur de pipeau, Le jour où le bateau viendra, L’épervier, N’y pense plus tout est bien, On est les rois, Le petit âne gris, Prière pour un spectacle, Quatre vents, Le rossignol anglais, Santiano, La soupe à ma grand-mère, Les temps changent, Y avait Fanny qui chantait… Toutes ces extraordinaires chansons que je connais encore par cœur et que je prends toujours plaisir à interpréter.

Il y en a deux, moins connues, mais qui m’ont toujours ému plus que d’autres : Ma guitare au saloir et Parle-moi de chez toi. Des chansons qui parlent d’émotion, de solidarité, de fraternité. C’est un peu tout ça aussi qui m’a construit.

Il a fait parfois un peu n’importe quoi et toute son œuvre est loin d’être immortelle. L’est-il lui-même ? Son album sorti ce jour est d’une énergie incroyable, la voix assurée, les guitares modernes, les chansons dans la veine de ce qu’on a toujours aimé chez lui… Quand on entend ça, on ne peut qu’attendre le prochain.

Décidément, Hugues restera encore longtemps au frais !

mardi 30 juin 2020

Cette foutue culture du redoublement


Lorsque nous étions au début du confinement, il m’était venu l’idée d’écrire une carte blanche. Ma tendance procrastinatoire m’a amené à retarder le projet jusqu’au jour où les idées que je voulais avancer l’ont été par d’autres ! Tant pis pour moi, tant mieux pour le système. Je voulais mettre en avant que les circonstances confinatoires étaient idéales pour prendre une mesure éducative salutaire : supprimer tous les examens et autres évaluations et décréter la réussite pour tous les élèves, sans autre forme de procès ! Tout au plus aurait-il été opportun de gérer – pour l’enseignement obligatoire – les années certifiantes, à savoir simplement la 6e et dernière année du secondaire.

C’est plus ou moins ce qui a été décidé et recommandé par la Ministre, sans aller jusqu’au bout de la logique cependant. Tout au plus, la circulaire de la Communauté française de Belgique du 19 mai précise que « le redoublement doit être exceptionnel », en appelant les écoles à faire preuve de bienveillance et à prendre les décisions « en dialogue avec les parents et les élèves ». Dans la pratique, on constate que les conseils de classe souverains ont pris de nombreuses décisions d’échec, souvent sans concertation ni justifications. Au-delà des nombreux recours engendrés par cette situation de fait, on ne peut qu’être interpellé par cette pratique éducative qui consiste à considérer l’échec d’un élève comme une bonne mesure qui va l’aider et permettre de maintenir le bon niveau général. Toutes les études réalisées dans ce domaine ont beau montrer depuis des années que le redoublement ne sert à rien et coûte une fortune, cela ne change rien à cette vague culturelle insubmersible auprès des enseignants convaincus qu’il est bon de faire échouer un élève alors même que c’est exactement l’inverse de leur raison d’être ! En réalité, la majorité de ces échecs sont abusifs et ont pour principal effet de dégoûter un peu plus les élèves qui en sont victimes. Si on veut vraiment aider un élève en difficultés d’apprentissage, la meilleure manière est d’abord de lui faire confiance et de l’encourager en lui fournissant éventuellement une aide appropriée qui peut prendre de multiples formes. Il a été prouvé que laisser l’élève avancer avec son groupe-classe est le meilleur moyen de faire progresser ses apprentissages tout en lui permettant de (re)valoriser son image de soi. L’échec ne sert, la plupart du temps, qu’à enfoncer.

Le confinement était l’occasion rêvée de mettre en pratique cette réalité. La volonté des responsables du système était présente, mais ce sont les enseignants et les directions d’école qui décident au bout du compte. On voit ce que cela donne. C’est désastreux. Dans ce brouillard, il faut saluer la décision prise par le pouvoir organisateur Wallonie-Bruxelles Enseignement, responsable de l’enseignement « officiel de la Communauté » qui concerne 127 000 élèves : pas d’examen en 2020, ni en septembre, ni même et surtout en décembre. Il s’agit d’une mesure salutaire qui influencera, on peut l’espérer, les autres pouvoirs organisateurs. Pas d’examen, cela veut dire qu’on prend le temps de faire autre chose. Faire quoi ? Enseigner et apprendre, tout simplement. C’est la seule raison d’être de l’école.

Pour accompagner ces apprentissages, il est sans doute nécessaire de mettre en place des moments d’évaluation. Ceux-ci ne devraient jamais être que « formatifs », c’est-à-dire au service des apprentissages des élèves. Deux objectifs : établir un diagnostic des apprentissages pour voir et comprendre ce qui va et ce qui ne va pas ; mettre en place une « thérapie » pour soigner ce qui ne va pas. Tout le reste est inutile d’un point de vue pédagogique. Or, ce « tout le reste » est beaucoup plus envahissant dans la vie scolaire habituelle. Toutes ces évaluations soi-disant certificatives prennent un temps inestimable, volé au temps d’apprentissage, et ne débouchent que sur des décisions négatives qui ruinent le parcours des élèves, sans aucune raison sensée.

Tout cela, on le sait depuis longtemps. Tous ceux qui se sont penchés sur la question sont d’accord. Il n’y a pas de discussion. Seule notre « culture éducative » résiste. Et si cette foutue pandémie permettait de réellement mettre en œuvre une pédagogie positive, basée sur la réussite…

jeudi 21 mai 2020

Protéger tout le monde ou… ?

Il y a peu de choses que l’on sait vraiment de cette maladie Covid-19. L’une est certaine : on en meurt. Une autre est de plus en plus évidente : le principal facteur de risque est l’âge, plus on est vieux, moins c’est bon. Particulièrement à partir de 65 ans, même s’il n’y a pas de frontière stricte bien définie. Très clairement, si j’attrape cette saloperie, j’ai 30 fois plus de « chances » d’y rester que ma fille. Cela dit, ça n’a rien de surprenant : il y a longtemps qu’on sait que la probabilité de mourir augmente avec l’âge, et cela plus ou moins avec les mêmes coefficients que pour le Covid-19 !

Ce constat – banal, en réalité – amène à se poser la question du déconfinement. Ne serait-il pas pertinent de « rendre leur liberté » aux plus jeunes tout en assurant le maximum de sécurité aux plus âgés ? La question vaut la peine d’être posée. Y répondre est sans doute plus compliqué, tant il y a de facteurs qui entrent en ligne de compte.

« Protéger » les plus âgés semble aller de soi. On pourrait sans doute augmenter les mesures de protection : avoir des plages horaires exclusivement réservées aux aînés dans les magasins d’alimentation, leur imposer le port d’un masque réellement protecteur (à fournir) dès qu’ils fréquentent d’autres personnes, limiter drastiquement leurs contacts, etc. On voit bien que certaines de ces mesures seraient de nature, au nom de leur protection, à limiter la liberté des plus de 65 ans. C’est-à-dire la génération qui a connu mai 68, érigeant en dogme absolu la liberté de faire ce qu’elle veut, en assumant (ou non) les conséquences de ses choix. Les « vieux » accepteraient sans doute des mesures de discrimination positive (par exemple, les plages horaires exclusives, pour autant que ce soit à une heure « non punitive »), mais ils seraient vraisemblablement rétifs à toute obligation supplémentaire. Ils veulent bien se protéger, mais pas s’aliéner.

« Libérer » les plus jeunes est une piste à envisager. Par exemple, en ouvrant grandes les portes des écoles, sans toutes ces mesures de gestes-barrières qui déshumanisent leur vie d’enfant ou d’adolescent. En soi, la réouverture des écoles peut apparaître comme une mesure salutaire. Ne soumettons-nous pas actuellement nos jeunes à une vie invivable, aux conséquences désastreuses pour leur développement affectif et social ? Leur degré de résilience est sans doute plus élevé que celui des adultes et la plupart s’en sortiront sans dégât. Mais, pour cette minorité qui n’encaissera pas, quel désastre !

L’ennui, c’est qu’il est difficile de ne rouvrir les écoles qu’aux enfants et aux adolescents. Il y a inévitablement tous les adultes qui permettent que l’institution fonctionne : les enseignants en premier lieu, mais aussi les directions, les éducateurs, le personnel d’entretien, le personnel administratif, etc. Faudrait-il obliger toutes ces personnes à se protéger comme le personnel soignant l’a fait (et le fait) dans les unités « Covid-19 » ? Irréaliste évidemment.

L’ennui, c’est aussi qu’on peut être agent transmetteur du coronavirus sans être atteint soi-même, ou du moins de manière asymptomatique. Selon mes informations, c’est une question qui n’a pas encore de réponse définitive : les enfants peuvent-ils oui ou non transmettre le virus, notamment à leurs parents ? Dans le doute, le principe de précaution prévaut.

C’est ma seule conclusion. Tout le monde aimerait en avoir fini avec cette mauvaise histoire. Comment y arriver ? Les chemins sont multiples. Personne n’a la bonne solution. Mais la seule approche qui me semble sensée est d’y aller avec prudence. Pas de distanciation sociale avec celle-ci, elle peut – elle doit – accompagner tout le monde !

lundi 13 avril 2020

Histoire de confinés

Ce billet est particulier. Il a huit auteurs qui ne se sont pas vus pour l’écrire, confinement oblige. Ils n’ont même pas su ce que les autres écrivaient. Ils ont joué sur le principe du « cadavre exquis » : un joueur dessine une tête et le début du cou, il plie le papier et laisse les traits du cou dépasser, le joueur suivant continue le dessin, et ainsi de suite. Pas de dessin pour nous, mais des paragraphes de mots, avec une phrase finale, refilée au suivant… Au bout du compte, une histoire qui – au-delà de son inévitable fouillis – contient sa cohérence : la musique qui traverse chaque extrait, même lorsque l'instrument est absent ; la nature, dans ce qu'elle a d'unique et d'universel - le grain de sable unique au milieu du désert, l'étoile unique dans la constellation -  ; la mère - le deuil - la résilience ; le chat qui fout la m.... ; la nature prodigieusement indifférente à la souffrance humaine...


Assise, la louve aux yeux rouges veille au fond de la grotte. Son ombre immobile se découpe sur la paroi humide. Oreilles pointées, truffe aux aguets, elle veille. Des volutes d’air frais charrient les senteurs de la nuit qu’elle capte une à une : humus vert, tourbe grasse, mousse phosphorescente, musc poivré. Goutte à goutte, le dôme de pierre remplit la flaque où lapent deux de ses petits. D’un coup de patte sans concession, elle repousse le troisième au fond de l’abri. Un jappement aigu se répercute contre la roche. Les pupilles rouges intiment le silence : « Je refuse que tu t’aventures chez les hommes ». Dans les yeux gonflés de larmes, la mère lit le rêve volé au petit, celui des histoires du monde d’avant : « Sous la constellation du sagittaire, il était une fois un louveteau… ».

« Ma mère disjoncte, genre elle est folle », maugréa Randah en observant la femme assise près de l’âtre serrant le livre de contes dans ses bras épuisés. Le destin s’acharnait sur elles deux depuis un an ? À la bonne heure, il en fallait plus pour l’abattre. Elle s’empara du seul objet disponible dans la pièce vide, un vieux balai oublié, et le brandit vers le plafond de la cahute, comme défiant le ciel malveillant. Jetant un dernier coup d’œil sur sa mère éplorée, elle sortit, se dirigeant droit vers la maison aux chrysanthèmes. Une petite vieille attendrissante y habitait, s’occupant du matin au soir dans son jardin digne d’un conte de fées. Toutes sortes de plantes bizarres et de fleurs resplendissantes y poussaient pour le plus grand plaisir de passants qui s’arrêtaient devant ce parterre incongru en ces temps si troubles. Iris – la petite vieille en question – accepta bien volontiers de prendre soin de sa mère et Randah quitta bientôt le village, le cœur gonflé à bloc.
« Viva Corsica ! », murmura Randah en chemin, pour se donner du courage. Elle sourit, au souvenir de ce cri de famille que son père avait introduit. Corse jusqu’au bout des ongles, cet homme maigre, grand et anguleux leur avait enseigné à son frère et elle ce que les mots « détermination et courage » signifiaient.
Au bout d’une matinée de marche, l’adolescente aux cheveux de feu aperçut le clocher du village des Quatre Vents. Ravagé par la pandémie, il semblait déserté par ses habitants. Des portes entrouvertes, du mobilier jeté par terre, des coussins éventrés donnaient un aperçu de la fuite éperdue des villageois pressés de quitter ce lieu maudit.
« Diego, espèce de bâtard, j’espère que t’es encore là ». Randah sans le vouloir avait prononcé cette phrase à haute voix, ce qui fit sursauter un gros matou gris frôlant la jeune fille, surpris d’entendre une voix humaine dans ce silence assourdissant.

Le chat se faufila entre les obstacles, sans rien renverser ni même toucher. Randah avait toujours été émerveillée de voir les petits félins se déplacer, comme s’ils n’étaient pas concernés par les lois de la pesanteur. Perdue dans son observation, elle en oubliait presque l’étrangeté de la situation.
C’est le chat lui-même qui l’y ramena. Arrivé près d’une table légèrement bancale, il décida de sauter dessus, ce qu’il fit avec beaucoup de grâce. La table fut pourtant déséquilibrée par le mouvement. Le violon qui y dormait chut dans un fracas grinçant. Tout s’enchaîna alors en cascade.
Le cri plaintif du violon réveilla un rat qui somnolait tapi dans un coin. Il s’encourut paniqué, renversa quelques casseroles qui n’en demandaient pas tant pour participer à la fanfare qui s’engagea dans un Allegro presto peu commun. Des animaux sortaient de partout, courant ou volant dans tous les sens. Le silence n’était plus maintenant qu’un lointain souvenir. C’était une véritable cacophonie. Des mouettes traversèrent l’espace, poursuivies par un héron qui leur jetait son cri de haine. Ce croassement résonna comme un signal final : instantanément, le silence revint prendre possession des lieux dans son éternité majestueuse.
Randah retrouva tous ses esprits, les bons comme les mauvais, regarda affectueusement sa mère perdue dans ses délires et se répéta une nouvelle fois : « Cela ne peut pas durer ».

Figée comme une statue de sel au milieu de l’appartement, les scénarios les plus fous commencèrent à envahir son cerveau. Elle se voyait noyer le chat dans une fontaine de chocolat, prendre sa mère par la main et s’élancer vers le ciel depuis le balcon du troisième, sauter de nuage en nuage, hurler au sommet du Mont-Blanc et puis… Des larmes perlèrent sous les cils de ses yeux anthracite.
Le vilain matou recommença sa complainte… Parvenu à sauter du rebord de la fenêtre sur les genoux de sa mère, il n’avait cure des tremblements et des imprécations de la vieille folle. Il semblait apprécier la situation inconfortable, et de ses griffes s’agrippait aux cuisses tremblantes de Simone. Randah se raidit. Les félins de toute espèce sont des parasites, se dit-elle. Elle retroussa ses manches, inspira un grand coup et se jeta sur l’intrus. L’empoignant par la peau du dos, elle libéra sa pauvre mère de son bourreau. Le matou ne se laissait pas faire et miaulait de plus belle, tentant d’échapper aux serres de la jeune fille. Un court instant, elle faillit le renvoyer par là même où il était venu. Mais elle se ravisa. Elle se rappela à quel point elle avait été mauvaise en sciences, à l’école. Une telle expérience, la chute d’un chat du troisième étage sur ses pattes ou non, aurait été gâchée par son incompétence en la matière. Elle haussa les épaules, ouvrit la porte de l’appartement et reposa doucement le matou sur ses coussinets. Un léger chatouillis dans le fond de sa gorge lui rappela son allergie aux poils des félidés.
Les minutes passèrent, tout d’un coup plus silencieuses que jamais. Sa mère était prostrée et digérait le choc de la rencontre avec le chartreux envahissant. Randah hésitait à fermer la fenêtre, un vent chargé de senteurs encore indéfinissables commençait à titiller ses narines.

Randah baissa les yeux avec résilience, témoin en pensées et en émotions, ce qui faisait sa capacité à être dans le présent.
Marc lui aurait dit d’un ton calme et posé qui l’énervait : « Randah, souviens-toi que personne ne perd d’autres existences que celle qu’il vit et qu’on ne vit que celle qu’on perd ».
Alors, sans trembler, sa main se retira de la clinche vieillotte de la fenêtre entrouverte, laissant percevoir la pleine lune rose du 8 avril. La nature était vivante. Son odorat très affiné sentait la fin d’une vie, celle de cette vieille femme, qu’honorait la nature de cette lune resplendissante.
Randah capta le regard éperdu de sa maman, prit un coussin et le plaça dans son dos de façon à la relever dans son lit.
Pianiste de génération en génération de par les femmes, Randah avait dans son bagage un petit orgue orné de fruits sculptés à l’ancienne. On y retrouvait des pommes, des poires, des cerises et des vignes avec de petits angelots.
Randah plaça le petit orgue à portée de sa mère pour qu’elle puisse y pianoter les si belles notes qu’elle avait l’habitude de jouer de mémoire, sans partition aucune.
Lorsque cette dernière s’arrêta de jouer, Randah lui prit la main et lui dit : « Tu te rappelles l’histoire du crapaud à trois pattes que tu nous racontais ? »
« Il symbolisait la lune où il est censé vivre avec le lapin lunaire », nous disais-tu. Elle se mit à rire lourdement. « Oui, le Sisyphe Chinois », reprit la vieille dame avec un ton de circonstance. « Condamner à tailler un arbre qui repousse indéfiniment ». Elle écarquilla les yeux.
« Ce crapaud tenait dans la bouche une pièce de monnaie qui symbolise l’astre lunaire de par sa forme ronde », renchérit-elle. Randah toussota et regarda par la fenêtre la lune rose de ce mois d’avril où cette dame vénérable vivait ses derniers instants confinés. Elle reprit son souffle et lui serra la main avec une force et une tendresse inouïe.
Randah prit alors son orgue et se mit à jouer une ode au milieu de la nuit pour aider à l’endormissement de sa mère lunaire, mélodie et décorum qu’elle enregistra sur son smartphone en souvenir pour les siens.

Randah alla se coucher, mais elle ne parvint pas à trouver le sommeil. Elle était venue vivre chez sa mère, dont la maison avait miraculeusement échappé aux bombardements incessants de ces derniers jours. Les combats faisaient rage, on ne savait qui vous tuait, de l’un ou de l’autre camp. Elle lut quelques pages d’un vieux journal, un journal d’avant la guerre, d’avant l’arrivée de ces hommes qui croient tout savoir sur tout et qui vous imposent brutalement leur vision du monde et de la vie.
Elle ouvrit çà et là quelques tiroirs, qui contenaient les maigres trésors de sa famille, quelques bijoux, des photos d’enfance de sa fratrie, des objets hétéroclites qui pouvaient toujours servir au cas où. Le seul cas qu’on n’avait pas prévu, c’était cette guerre abominable. Au cas où, on aurait dû acheter des armes, mais pourquoi faire ? Dans la famille on n’aimait pas les armes, on n’imaginait pas un seul instant qu’une telle guerre puisse jamais se produire. Une échauffourée par ci par là, à la rigueur, on a le sang vif ici, mais pas ça, pas ça.
Randah ouvrit une fenêtre, comme on secoue ses chaînes pour se libérer, pour ne plus penser. Elle se concentra sur le gazouillis des oiseaux juste avant l’aube, d’abord discret puis de plus en plus insistant, joyeux. Comment peuvent-ils encore chanter ? Ses doigts à elle pouvaient encore jouer d’un instrument, mais aucun chant ne sortait plus de sa bouche. Randah regarda bien en face le soleil qui se levait à l’horizon, comme un roi à la porte de la salle du trône. Comment peut-il encore briller ainsi, sur une terre aussi meurtrie ? Randah pressa nerveusement entre ses doigts le collier de pierres gemmes de sa petite fille. Atomisée sa maison. Atomisée son enfant chérie. Tout ce qui reste d’elle, c’est ce collier, juste une toute petite trace d’elle, comme un grain de sable dans le désert.

Mais ce grain est spécial, même sous un soleil aveuglant, il semble luire au milieu des milliards de ses semblables. Ou peut-être que l’éclat d’un grain de sable dépend de celui qui le regarde. Tout à coup, elle lâcha prise. Un sentiment agréable de calme et de paix s’empara d’elle. Elle n’avait pas cessé de fixer ce grain jaune défiant le soleil, comme une note de contrebasse dans un morceau pour violon. « J’ai la chair de poule » se dit-elle. Ses pensées avaient à peine traversé son esprit qu’un autre grain se mit à briller, puis dix, puis cent... À force que le désert s’illuminait, des souvenirs et des émotions de bonheur lui réchauffaient le cœur. Cette vaste étendue de sable qu’elle avait considérée comme hostile l'enveloppait à présent dans son chaud manteau doré. Au plus profond de sa mémoire elle entendit le désert la bercer. Les images et histoires de son passé composaient une mélodie douce et rassurante qui l’emportait au loin. Tous les grains ne faisaient plus qu’un, éclairant les endroits les plus sombres. Son souffle s'apaisa, ses muscles se relaxèrent et la mélodie se fit de plus en plus discrète jusqu'à disparaître. La lumière des grains de sable s’en alla peu à peu pour laisser place au silence. Elle s’endormit.

Le silence laissa à son tour la place à la symphonie des étoiles. Une à une, elles apparaissaient sur la grande scène du ciel, chacune avec sa couleur, sa voix, sa tonalité propre. Ainsi le ciel noir se couvrit-il de multiples constellations vibrantes.
Sans doute est-ce l'une d'entre elles qui amena la louve. Tout comme un train des hommes déverse ses passagers sur le quai d'une gare anonyme, la louve débarqua d'une constellation à l'origine inconnue avec comme destination le rêve de celle qui s'était endormie sur la plage. La louve du ciel avait dans sa mémoire des lieux terrestres, des lieux où elle savait instinctivement que les siens avaient été en sécurité, des grottes profondes aux odeurs d'humus et d'humidité. Elle savait que les humains étaient un danger, mais elle sentait aussi que certains étaient des exceptions, comme celle qui était endormie sur la plage. Il ne fallait pas la réveiller encore, d'abord la rencontrer dans ces images si brumeuses des rêves qu'on les croirait irréelles et qui pourtant sont autant de passages vers d'autres mondes. La louve fronça le museau pour respirer la nuit et les messages qu'elle portait. Ah, tout ce que ces humains ignoraient...

Au fond de la grotte, la louve s’est couchée. La respiration paisible de ses trois petits contre son flanc rythme son souffle. Ses paupières lourdes se ferment sur ses yeux rouges. Les oreilles pointées, elle veille.


Texte écrit à distance, du 9 au 12 avril 2020, par Hugues De Lombaert, François-Marie Gerard, Jeanne-Marie Hausman, Philippe d’Huart, Ariane Jouniaux, Sabine Mammerickx, Isabelle Slinckx et Patricia Tassile

mercredi 8 avril 2020

Si seulement on pouvait retenir la leçon

De toute évidence, mon premier billet (29 février) sur le Covid-19 était un peu trop désinvolte vis-à-vis de ce sinistre coronavirus, même si les chiffres d’autres causes de décès qu’il présentait restent valables et invitent encore à relativiser. Depuis lors, on est passé de 3000 morts à plus de 80 000 dans le monde. Ce n’est pas rien et c’est 80 000 de trop, alors que ce n’est pas fini.

Il faut encore relativiser, mais aussi analyser :
  • il y a un siècle, en 1918-1919, la pandémie dite de la « grippe espagnole » fait de 20 à 50 millions de morts selon l'Institut Pasteur, et peut-être jusqu'à 100 millions selon certaines réévaluations récentes, soit 2,5 à 5 % de la population mondiale ;
  • en 1957, la « grippe asiatique » entraîne la mort de 1,1 million de personnes, alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) avance deux millions de personnes ;
  • en 1968-1969, il y a cinquante ans à peine, la « grippe de Hong-Kong » tue environ 1 million de personnes, dans une relative indifférence en France alors que le nombre de victimes y dépasse 50 000 ;
  • depuis la fin des années 1970, l’épidémie de SIDA cause la mort de plus de 32 millions de personnes.
Publier ces chiffres ne vise nullement à réduire l’ampleur ni la dangerosité de l’actuelle pandémie, même s’ils invitent à relativiser. Par contre, ils poussent à se poser des questions, notamment de savoir ce qui fait que dans ce cas-ci, la moitié de la population mondiale se retrouve confinée avec des conséquences sociales et économiques incommensurables. Pourquoi nos dirigeants prennent-ils de telles mesures, globalement en accord avec la population ?

L’histoire ne s’écrit jamais dans le feu de l’action, mais on peut d’ores et déjà avancer quelques explications. La principale est sans doute que le rapport à la mort, voire à la maladie, a changé. L’homme continue bien entendu à savoir qu’il est mortel, mais les frontières de la mort ont changé. Les progrès de la médecine nous ont donné un sentiment illusoire d’éternité. Depuis 1900, l’espérance de vie en France est passée de 48 à 82 ans, soit une augmentation de 70% ! Cette augmentation a conduit à une confiance collective quasi aveugle dans la science médicale. C’est celle-ci qui explique l’apparente insouciance lors de l’épidémie de 1968 (où il y avait d’autres chats à traiter), mais aussi l’insouciance bien réelle dans la gestion anticipative des stocks de masques (pourquoi avoir un stock qui ne servira à rien ?) et dans les investissements dans les soins de santé (pourquoi investir puisqu’on est quasi immortels ?).

Le réveil est dur pour nos décideurs. Pour chacun d’entre nous aussi d’ailleurs. Non, nous ne sommes pas immortels. Et le danger est là, à notre porte, bien présent. Si on ne faisait rien, les malades auraient très rapidement dépassés la nouvelle capacité de soins hospitaliers. Au bout du compte, le risque était d’avoir près de 1000 fois plus de victimes qu’actuellement, c’est-à-dire environ 80 millions !  Devant cette urgence, toute relative qu’elle soit, il fallait agir. On assiste ainsi à une mise à l’arrêt de la frénésie économique. Ce que les luttes pour sauver le climat n’ont pas obtenu malgré les millions de manifestants dans le monde depuis longtemps, la petite bête l’a exigé et décroché en quelques mois.

En réalité, le danger lié aux changements climatiques est bien plus important que celui du Covid-19. La différence n’est pas la gravité, mais l’urgence immédiate. C’est ce qui peut inquiéter d’ailleurs, parce qu’une fois que celle-ci sera passée – comme ce fut le cas lors des pandémies précédentes – on peut malheureusement supposer que la frénésie néolibérale de la consommation reprendra de plus belle. On risque d’oublier très rapidement que l’aspect pandémique du coronavirus a été favorisé par la mondialisation de la mobilité et du commerce. Vouloir tout et tout de suite sur sa table conduit inexorablement à la situation que nous connaissons aujourd’hui. Si seulement on pouvait retenir la leçon…

samedi 21 mars 2020

Partages intrusifs

Assez souvent, je reçois des messages d’amis ou de connaissances qui me partagent un lien vers un article qu’ils ont apprécié pour l’une ou l’autre raison. Ça part évidemment d’une bonne intention, mais en fait ça m’énerve ! En soi, l’article est censé m’intéresser et je le lirais peut-être en d’autres circonstances, mais c’est l’aspect intrusif de la démarche qui me dérange. À tort sans doute, mais voilà…

Partager un texte qu’on a apprécié est normal et positif. C’est d’ailleurs un des principes de base des réseaux sociaux et je le fais souvent sur ceux-ci. Mais il ne me viendrait pas à l’idée d’envoyer un tel lien par courriel ou message privé. C’est une manière de dire : « Tu dois lire ceci ». Un partage sur Facebook ou autre signifie : « Tu peux lire cela ». C’est tout à fait différent. Dans un cas, on impose alors que dans l’autre, on propose. « On impose » est certainement trop fort, car finalement le choix de lire ou non continue à m’appartenir. Plus que vraisemblablement, c’est surtout moi qui ressens comme une obligation, j’en ai conscience.

J’ai toujours été rétif à toute obligation de contenu, voire de démarche. Lorsque j’étais jeune, dans le cadre scolaire, j’ai eu beaucoup de mal à lire un livre qu’on m’imposait. Par exemple, Eugénie Grandet que toute la classe a dû se farcir. D’autres professeurs proposaient trois ou quatre titres et nous laissaient le choix. Certains même ajoutaient : « Et si vous avez une autre proposition, n’hésitez pas à me demander si c’est bon » ! Inutile de vous dire quels étaient mes professeurs préférés !

Ce refus de me voir imposé quoi que ce soit n’est heureusement pas permanent. Dans les circonstances actuelles, j’accepte sans grande difficulté de devoir rester chez moi et de limiter de manière drastique les contacts directs. Mais est-ce une obligation ou la volonté de se préserver ? Dans une situation de survie, on accepte certainement plus et plus facilement.

Si vous lisez ces lignes, j’espère que cela résulte de votre choix personnel ! Pour une fois, je ne vous conseille même pas de partager mon billet. Il n’en vaut pas la peine !

S’en sortir sans sortir !

dimanche 15 mars 2020

Cette peur de tout perdre

Cette crise du coronavirus nous réserve bien des surprises. L’une des moindres n’est pas cette frénésie incontrôlée d’achat de papier de toilette. Cela nous vaut quelques textes humoristiques bien pesés, mais aussi beaucoup de jugements sur la connerie supposée évidente de tous ceux qui cèdent au démon du PQ. Et si c’était plus complexe que ça ?

Notre génération n’a pas connu – heureusement – la guerre. Pour la première fois de notre vie, la plupart d’entre nous sont confrontés à une crise importante face à laquelle on ne maîtrise pas grand-chose, pour ne pas dire rien. Qu’on le veuille ou non, il y a une certaine peur face à cet ennemi nouveau et invisible. Chacun essaie de garder le contrôle, autant que faire se peut. Ça n’a rien d’évident.

Le mouvement semble parti d’Australie : crainte (non fondée) de tomber en pénurie de papier de toilette, largement importé de Chine. Alors, certains en ont acheté. C’est très visible : quelques rouleaux achetés prennent beaucoup de place (et de ce fait vident rapidement les rayons). On se sent important avec ces gros paquets, rassurés et dominants par rapport aux autres. Ceux-ci perçoivent ce sentiment de force hygiénique et se disent qu’ils doivent faire la même chose, par imitation. La folie est née : on se rue sur les quelques rouleaux qui restent parce que cela semble vital. L’ennemi n’est plus le coronavirus, mais l’absence de stock de ce misérable symbole de la civilisation du confort.

Ce qui est en jeu, c’est une peur inconsciente irrépressible : celle de perdre ce confort tant apprécié. Ne plus pouvoir se torcher avec ce papier si voluptueux, si doux, si perfectionné, ce serait régresser totalement. Régression au sens psychanalytique : désorganisation libidinale pour revenir à un stade antérieur en un mouvement rétrograde. Revenir au stade anal, honni par le surmoi. Bref, constituer un stock de papier de toilette, c’est se prémunir d’un retour au stade animal, se donner l’illusion qu’on reste un être humain civilisé et maître de ces contraintes bassement basiques.

Les acheteurs compulsifs ne sont pas plus cons que vous et moi. Ils ont seulement peur. Peur inconsciente évidemment. Ils ne (se) l’avoueront pas. Peur de tout perdre. Peur de perdre son corps. Peur de perdre sa dignité humaine. C’est bien sûr incohérent et irrationnel. Comme toute peur.

En attendant, redisons-le : ce qui compte le plus pour le moment, c’est de se laver les mains, encore et toujours. Même s’il n’y aura pas de pénurie des petits coupons…