mardi 14 juillet 2026

Plasticité synaptique

 

Un an. Un an sans aucune goutte d’alcool. Parce que je l’ai décidé. Parce que j’avais une « bonne raison » de le décider. Depuis, cette « bonne raison » a disparu, mais je tiens et je ne cherche pas à recommencer. Cela ne signifie pas que je n’ai pas envie. Je suis malade : addiction à l’alcool. Malade, mais abstinent.

Pier Vincenzo Piazza, médecin neurobiologiste, a écrit un livre que tout le monde devrait lire : Homo Biologicus (Albin Michel, 2019). Il y parle de choses essentielles pour comprendre ce qu’est l’homme (uniquement un être biologique), mais ce qui m’intéresse ici est ce qu’il dit de l’addiction. Il explique (page 345) que la toxicomanie (dont l’alcoolisme) n’est pas une conséquence inévitable de la prise de drogue, mais une réponse pathologique que l’on n’observerait que chez certains individus vulnérables. (…) Des travaux ont clairement montré que prise de drogue volontaire et véritable addiction ne sont pas propres à l’espèce humaine, mais qu’on les retrouve aussi chez plusieurs espèces animales. (…) Comme cela a été observé chez l’homme, seul un nombre limité d’animaux évolue d’abord vers une consommation excessive, puis vers une perte de contrôle. (…) La vulnérabilité de certains individus ne peut être expliquée que par des différences biologiques.

Pour faire simple, il y a deux explications différentes et indépendantes de la vulnérabilité individuelle :

  • un système dopaminergique hyperactif et un cortex préfrontal déficient contribuent à passer d’un usage récréatif à l’abus de drogue. Celle-ci provoque une libération plus importante de dopamine chez certains individus qui tendent dès lors à en consommer davantage ;
  • la plasticité synaptique – capacité qu’ont les neurones de renforcer ou d’affaiblir leurs connexions – diminue lorsqu’un individu (animal ou homme) est exposé à de la drogue. La plupart, ceux qui gardent le contrôle, peuvent récupérer une plasticité normale tout en continuant à prendre de la drogue. En revanche, les addicts n’ont pas cette capacité d’adaptation.

L’implication de la plasticité synaptique dans la perte de contrôle indique que la volonté (…) n’a rien à voir avec le développement d’une addiction. Le toxicomane n’est pas une personne incapable de se réfréner face à la drogue. Bien au contraire, on pourrait le voir comme un prisonnier qui n’arrive pas à fuir ce comportement dans lequel il est enfermé.

L’addiction est une maladie du comportement qui ne se développe que chez certains individus vulnérables. Cette maladie peut être soignée, d’autant plus qu’on commence à en connaître les mécanismes biologiques.

Le livre de Piazza est plus complet et plus complexe que cela. Il montre aussi que les politiques publiques ne cherchent pas vraiment à étudier ces mécanismes biologiques ni donc à dégager des thérapeutiques appropriées. Les objectifs sont plus de réprimer que de guérir…

Personnellement, j’étais sans doute plus au stade de la consommation excessive que de la perte de contrôle. Cela explique sans doute que si j’ai pu arrêter et maîtriser mon abstinence, c’est dans mon cas par un acte de volonté, assez improbable, mais réel, avec une motivation d’ordre extrinsèque au départ, mais transformée en décision intrinsèque. Pour les AA, environ deux millions de personnes dans le monde, c’est la force du groupe qui leur permet de s’arrêter et de tenir le coup. J’ai la chance d’avoir pu trouver cette force en moi, à un moment où je ne m’y attendais pas vraiment, mais qui correspondait à mon cheminement de vie. Je bénis cette chance… tout en étant en communion avec ces centaines de millions, voire ces milliards, de personnes qui sont prisonnières de leur drogue, que celle-ci soit le tabac, l’alcool, le cannabis, des psychostimulants (cocaïne, amphétamines…) ou des opioïdes (morphine, héroïne…), sans pouvoir imaginer la sortie.