dimanche 15 mars 2020

Cette peur de tout perdre

Cette crise du coronavirus nous réserve bien des surprises. L’une des moindres n’est pas cette frénésie incontrôlée d’achat de papier de toilette. Cela nous vaut quelques textes humoristiques bien pesés, mais aussi beaucoup de jugements sur la connerie supposée évidente de tous ceux qui cèdent au démon du PQ. Et si c’était plus complexe que ça ?

Notre génération n’a pas connu – heureusement – la guerre. Pour la première fois de notre vie, la plupart d’entre nous sont confrontés à une crise importante face à laquelle on ne maîtrise pas grand-chose, pour ne pas dire rien. Qu’on le veuille ou non, il y a une certaine peur face à cet ennemi nouveau et invisible. Chacun essaie de garder le contrôle, autant que faire se peut. Ça n’a rien d’évident.

Le mouvement semble parti d’Australie : crainte (non fondée) de tomber en pénurie de papier de toilette, largement importé de Chine. Alors, certains en ont acheté. C’est très visible : quelques rouleaux achetés prennent beaucoup de place (et de ce fait vident rapidement les rayons). On se sent important avec ces gros paquets, rassurés et dominants par rapport aux autres. Ceux-ci perçoivent ce sentiment de force hygiénique et se disent qu’ils doivent faire la même chose, par imitation. La folie est née : on se rue sur les quelques rouleaux qui restent parce que cela semble vital. L’ennemi n’est plus le coronavirus, mais l’absence de stock de ce misérable symbole de la civilisation du confort.

Ce qui est en jeu, c’est une peur inconsciente irrépressible : celle de perdre ce confort tant apprécié. Ne plus pouvoir se torcher avec ce papier si voluptueux, si doux, si perfectionné, ce serait régresser totalement. Régression au sens psychanalytique : désorganisation libidinale pour revenir à un stade antérieur en un mouvement rétrograde. Revenir au stade anal, honni par le surmoi. Bref, constituer un stock de papier de toilette, c’est se prémunir d’un retour au stade animal, se donner l’illusion qu’on reste un être humain civilisé et maître de ces contraintes bassement basiques.

Les acheteurs compulsifs ne sont pas plus cons que vous et moi. Ils ont seulement peur. Peur inconsciente évidemment. Ils ne (se) l’avoueront pas. Peur de tout perdre. Peur de perdre son corps. Peur de perdre sa dignité humaine. C’est bien sûr incohérent et irrationnel. Comme toute peur.

En attendant, redisons-le : ce qui compte le plus pour le moment, c’est de se laver les mains, encore et toujours. Même s’il n’y aura pas de pénurie des petits coupons…

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