mardi 16 août 2022

L’obsolescence lumineuse déprogrammée


FMG©2020-2022

Incontestablement, j’aime la lumière. Ce n’est pas pour rien qu’en 2006, j’ai choisi d’appeler ce blog fourre-tout « Réverbères », en écho à ma chanson Allumeur de réverbères. Allez savoir pourquoi, dans cette quête de lumières, j’ai toujours été subjugué par ces boules qui s’éclairent la nuit grâce à l’énergie qu’elles ont reçues du soleil pendant la journée. Cette transmission technico-naturelle est magique.
 
Tant que ça fonctionne. À certains moments, comme toute chose, ça rend l’âme sans qu’on sache exactement pourquoi. Ce ne sont bien sûr que quelques leds assortis de cellules photovoltaïques et d’un mini-circuit qui permet de gérer tout ça. Pas de la haute technologie. Ces lampes ne se vendent d’ailleurs la plupart du temps que dans des supermarchés à prix réduits. Pas de raison d’espérer l’éternité !
 
Celle qui apparaît dans le montage photographique ci-dessus est relativement récente, environ 5 années durant lesquelles elle a bien fait le job pour mon plus grand plaisir. Puis, du jour au lendemain, elle a refusé de se rallumer. J’avoue que ça m’a donné un coup de cafard. Une lumière de plus qui se faisait la malle, fût-elle électronique, c’était dur. Je n’ai d’ailleurs pas tardé à remplacer la boule défaillante par deux demi-boules en pleine jeunesse. Mais j’étais vexé. Pourquoi refusait-elle de s’allumer ? Et surtout pourquoi le faire du jour au lendemain ?
 
Je n’aimais pas ça et je voulais donc en savoir plus : il me fallait ouvrir la boule pour vérifier le dispositif. Sauf que c’est là que l’obsolescence programmée devient vicieuse : visiblement, cette lampe n’était pas destinée à être démontée ! Quand on veut, on peut. Une fois ouverte, je découvris l’ampleur du désastre : le fond de la boule était inondé. Tout le monde sait qu’électricité et eau ne font jamais bon ménage. Il était plus que vraisemblable que la pile rechargeable avait grillé lors d’un court-circuit fatidique. Il me suffisait de remplacer cette batterie, d’un format peu répandu évidemment. Quand on cherche, on trouve. Même s’il m’a fallu deux essais. Là, je relance tout et… rien !
 
Vexé, je l’étais. J’ai testé la batterie, elle était chargée ! Bref, je m’apprêtais à abandonner. Quand j’ai eu une réminiscence de mes cours d’électricité lors de mes latin-sciences, il y a plus de 50 ans ! Quand le fer est confronté à un milieu humide, il se transforme, en trois étapes, en oxyde de fer(III) hydraté, plus communément appelé de la rouille. Et celle-ci, comme tous les oxydes métalliques, est un très mauvais conducteur. Bref, j’ai gratté la rouille avec un bête couteau de cuisine, j’ai remis la pile et – miracle ! – le courant passait. Test dans l’obscurité : tout fonctionne. Il me reste à voir si la pile se recharge bien en vrai… et aussi à vérifier si la première pile a vraiment grillé.
 
Peu importe, ça semble fonctionner. Comme quoi, avec un peu de volonté et de patience, on y arrive. Ces appareils peuvent avoir une vie plus longue que ce qu’on imagine. C’est aussi le cas de mon amplificateur, qui – après avoir montré quelques signes de faiblesse – a retrouvé une deuxième jeunesse à la suite d’un simple nettoyage avec du « WD-40 Specialist » et qui s’apprête à fêter ses 50 ans de bons et loyaux services.
 
Ne jamais croire que tout est foutu, même quand tout l’indique. Il est (quasiment) toujours possible de déprogrammer l’obsolescence. Quand on veut, on peut. Quand on cherche, on trouve.

jeudi 11 août 2022

(In)visible

  

Lorsque je lis, il ne m’arrive pas souvent de me dire « Ah, voilà un passage à retenir ». Au contraire de mon meilleur ami, je n’ai d’ailleurs la plupart du temps aucun crayon, stylo à bille ou surligneur à côté de moi tant il est inconcevable pour moi de laisser des marques dans un livre qui aura – je l’espère toujours – une autre vie après celle que je lui accorde. Pourtant, hier, en lisant Sept jours pour une éternité de Marc Lévy, j’ai été interpellé par cette phrase « Au contraire du mal, le bien est invisible » !

Cela m’a fait directement penser aux réseaux sociaux (surtout dans les groupes locaux) où les gens passent plus de temps à se plaindre qu’à parler de bonnes nouvelles. Aussi aux informations qui semblent n’intéresser les lecteurs ou auditeurs que si elles annoncent de mauvaises nouvelles. Bref, je trouvais cette notion d’invisibilité du bien assez intéressante, tout en ne retenant pas les mots qui suivaient le dit extrait.

Ce matin, voulant retrouver ces mots sans avoir le courage de monter dans ma chambre pour me plonger dans le livre, j’ai googlelisé « le bien est invisible ». J’ai directement trouvé une citation : « Contrairement au mal, le bien est invisible. Le bien ne peut s'exprimer sans être galvaudé, perdre de son élégance ou de son sens ». Ça m’allait, sauf que la citation était attribuée à une certaine Sophia Sherine Hutt, dans son livre Najoua, à la lumière du Féminin. J’ai continué mes recherches et ai vite retrouvé le texte de Lévy : « Au contraire du mal, le bien est invisible. Il ne se calcule ni ne se raconte sans perdre de son élégance et de son sens ».

J’étais étonné et me suis demandé si c'était Lévy qui avait repris l’idée dans cet ouvrage. Question à laquelle j’ai pu rapidement répondre : Sept jours pour une éternité date de 2003 alors que Najoua, à la lumière du Féminin a été publié, par auto-édition, en 2019.

Je ne connais pas Sophia Sherine Hutt, et – avec un peu de chance – c’est une auteure qui emprunte de manière déclarée un peu partout quelques mots pour en faire une nouvelle création. Elle ne serait pas la première à faire ce genre d’emprunts littéraires ou artistiques. Mais enfin, quand même. Voir que sur Internet le petit bout de phrase que j’avais retenu est attribué d’abord à cette écrivaine et que la citation est presque identique à l'originale est interpellant ! Vous me direz que je vois le mal partout, et vous auriez bien raison !

C’est ça le problème : le bien est invisible !

mercredi 10 août 2022

Petit éloge de la chanson française

 

Didier Tronchet est décidément un auteur étonnant, prolifique et éclectique. Au départ, c’est un auteur de bandes dessinées, dans les années 1980. Raymond Calbuth et Jean-Claude Tergal. Vous ne connaissez pas ? C’est normal, mais c’est un tort. Et le tort tue. Ces BD, c’est de l’humour noir, mais surtout social. Tronchet met en scène (il le fera au cinéma aussi) des personnages dont la banalité de leur quotidien n’a d’égale que l’absurdité de la société qui la permet.

Bon, je ne vais pas raconter ici toute la vie et l’œuvre de Tronchet. La page Wikipédia qui lui est consacrée fait ça bien mieux que moi (quoique). Et d’ailleurs, j’en ai déjà parlé ici, pour présenter son merveilleux roman graphique relatant sa quête du chanteur perdu, Rémy Bé (alias Jean-Claude Rémy).

Si j’en reparle aujourd’hui, c’est justement grâce à la chanson française. Didier Tronchet est l’excellent auteur d’un ouvrage qui m’a profondément marqué : Petit éloge de la chanson française. Il m’a marqué parce que… j’aurais pu l’écrire moi-même (avec bien moins de talent). Toutes les émotions que l’auteur nous partage dans sa découverte de la chanson française sont quasiment les mêmes que j’ai vécues. Et d’abord, si pas avant tout, ce sentiment permanent d’être un peu en dehors du monde normal. Pensez donc, aimer à en devenir dingue des gens comme Jacques Brel, Maxime Le Forestier, Georges Moustaki, Hugues Aufray, Jean-Michel Caradec, Graeme Allwright, Georges Brassens, Julos Beaucarne, Philippe Chatel, Christophe, Léo Ferré… et bien sûr Jean-Claude Rémy ou bien d’autres encore, ce n’est pas le sort de tout le monde. Mais c’est celui de Tronchet… et le mien. Nous sommes au moins deux !

Vous aurez peut-être remarqué qu’il n’y a pas de femme dans cette liste. Ce n’est pas que Tronchet les ignore. Il parle de certaines d’elles (Jeanne Cherhal, Barbara, Anne Sylvestre…). Mais il lui fallait faire des choix et il les a faits. Si j’étais son éditeur, je me dépêcherais de lui demander un deuxième tome : Petit éloge de la chanson française féminine. Je suis convaincu qu’il ferait cela très bien.

Bref, ce petit livre est un régal. Si vous allez sur le site de l’auteur, vous pourrez découvrir des "playlists" qui permettent de (re)découvrir toutes ces chansons (y compris avec des voix de femmes). Personnellement, j’aurais parlé de listes de lecture, ou listes de jeu ou encore listes de plaisir… mais le monde de la chanson n’est plus tout à fait francophone. Ça ne change rien à la qualité de toutes ces chansons et encore moins à celle de cet ouvrage que je vous conseille vivement, surtout si vous êtes né·e dans les années 1950-60. Ou avant ou après d’ailleurs. La chanson française qui émeut n’a pas d’âge.

samedi 30 juillet 2022

Respect, mesdames

 

Le Tour de France pour les femmes se déroule pour le moment. Sur un vrai parcours, avec des difficultés, des surprises, des exploits, de la stratégie. Bref, une course comme une autre, intéressante de bout en bout. Mais évidemment, les « mecs » de tout bord n’hésitent pas pour sortir leurs âneries de « mâle dominant ».
 
Il y en a pour tous les goûts. Déjà, c’est toujours un étonnement d’entendre les commentateurs parler des « filles ». Que je sache, c’est officiellement le « Tour de France Femmes ». Lorsque ce sont les hommes qui courent, je n’ai jamais entendu le moindre commentateur parler des « garçons ». Alors, pourquoi parler des « filles » ? Quand c’est une course d’hommes, on parle le plus souvent des « coureurs ». Le féminin « coureuse » est reconnu depuis longtemps. Mais voilà, quand il s’agit de femmes, les commentateurs préfèrent parler de « filles ». Allez savoir pourquoi…
 
Depuis le départ du Tour, il y a eu beaucoup de chutes, parfois massives. Et les déclarations ici et là vont bon train : « C’est moins dangereux de cuisiner… », « Femmes au guidon », etc. En lisant ça, on se dit que chez les hommes, les as du vélo, il n’y a jamais de chutes, et surtout jamais de chutes collectives ! Eux au moins savent tenir leur guidon.
 
Un dernier exemple. Lors de l’arrivée de la 5e étape, à Saint-Dié-des-Vosges, l'Italienne Elisa Longo Borghini s’est trompée de route, à 500 mètres de la ligne d’arrivée : elle est partie à gauche dans la voie destinée aux voitures alors qu’il fallait aller à droite. Elle le savait et a été la première à en rire tout en perdant quelques précieuses secondes. Vous imaginez les commentaires : « Mais elle ne connaît même pas l’itinéraire, c’est une faute incroyable qui a mis tout le peloton en danger (sic)… ». Lors de la course Tirreno Adriatico de cette année, Tadej Pogacar et Remco Evenepoel, en pleine contre-offensive, se sont trompés de parcours et ont perdu du temps. Je cite : « À leur décharge, la bande plastique qui avait été installée en hauteur, pour marquer le changement de tracé, n'était pas très visible. Et les trois membres de l'organisation placés sur le bas côté dont un avec un drapeau rouge, n'étaient pas très visibles non plus. ». Bref, quand deux grands champions se trompent de parcours (et sont les seuls du peloton à le faire), c’est une erreur due aux organisateurs, etc., mais quand c’est une grande championne, elle est seule responsable et doit s’affubler d’un bonnet d’âne.
 
Alors, mesdames, je vous dis « Respect ». Ce que vous faites est extraordinaire. Vous le faites avec les mêmes exigences que vos collègues masculins, le même professionnalisme, la même audace, le même engagement. Et surtout, ne vous laissez pas abattre par la stupidité de tous ces « garçons » qui se croient encore les maîtres alors que ce ne sont que des connards.

jeudi 21 juillet 2022

La fête nationale des réseaux sociaux

 

 
Hier, mon attention est attirée par une publication sur le groupe Facebook le plus vivant de ma commune : voisins d’une des bases aériennes concernées, quoi de plus normal ! Au moment où j’écris ce billet, je n’arrête pas d’ailleurs d’entendre les avions qui se préparent (alors qu’ils ne défileront que dans deux heures). Bref, presque naïvement, je me permets de poster un premier commentaire : « Ça fait combien de litres de carburant ? »
 
Je l’avoue, cette question n’est pas purement informative. Elle reflète mes préoccupations face au coût et à la rareté des énergies fossiles et surtout à l’impact de leur utilisation sur le dérèglement climatique, difficilement niable désormais. Mais enfin, ce n’est qu’une question. La première réponse que je reçois, de la part de l’auteure de la publication, est d’ailleurs du même ordre : « Beaucoup… ». Tout est dit, sans entrer dans une quelconque polémique. Celle-ci ne va pas tarder à s’inviter !
 
Le deuxième commentaire l’introduit : « On peut bien dépenser quelques litres de carburant pour mettre à l'honneur notre armée ». Fils d'un Colonel qui a passé toute sa vie professionnelle dans l’armée, notamment comme prisonnier de guerre durant 5 ans, je pense qu’on peut bien mettre à l’honneur notre armée, d’autant plus que sa dimension sociale au service des citoyens ne fait qu’augmenter au fil des années. Faut-il dépenser pour cela quelques (milliers) de litres de carburant, je n’en suis pas convaincu dans le contexte actuel. Contribuer ainsi consciemment à la crise climatique est-il vraiment en rapport avec l’hommage à rendre à nos armées, alors même que le Roi Philippe a attiré – lors de son allocution aux Belges – leur attention sur les risques que nous courons et sur la nécessité de diminuer notre empreinte écologique ? J’en doute.
 
Le troisième commentaire attise la polémique : « Ah, les membres de la secte sont de sortie… c’est vrai qu’il y a un nid dans le BW ». Ce commentaire est vraisemblablement incompréhensible pour la majorité des citoyens. Mais de quelle « secte » parle l’auteur ? S’agit-il de belgicains insensibles aux questions climatiques ? Peu vraisemblable, d’autant plus qu’on voit mal ceux-ci réunis dans une secte…
 
On trouve peut-être une réponse dans certains commentaires qui suivent (je corrige les fautes linguistiques) : « Les écolos, vont-ils bloquer le défilé, comme ils l'ont fait avec le Tour de France ? » ou encore « Pour avoir des pilotes expérimentés, il faut tout de même qu'ils volent un certain nombre d'heures. Que cela plaise ou non aux Ecolos » ! On suppose donc que la « secte » dont il est question est « Ecolo ». Ou encore ces « Écologistes confédérés pour l'organisation de luttes originales » qui depuis 1980 animent la vie politique belge, y compris en prenant leurs responsabilités dans pas moins de quatre exécutifs (sur six) que compte notre chère Belgique, sans jamais avoir remis en question l’existence de cette fête nationale. Ni du défilé, même s’ils ne l’acclament pas pour autant.
 
Cette petite polémique n’a – heureusement – pas dégénéré. Elle en est quasiment restée là. Mais elle reflète bien ce qui se passe trop souvent sur les réseaux sociaux : une banale intervention est détournée de ce qu’elle dit, en laissant libre cours à des propos qui feraient sourire s’ils n’attaquaient pas de front des citoyens qui s’engagent – comme d’autres – pour construire un monde meilleur. Quel est donc le « dieu » ou le « gourou » qui ferait du parti Ecolo une « secte » fomentant des manifestations de blocage du défilé national ou refusant que les pilotes d’aéronefs militaires fassent leur métier ? Et surtout, comment justifier qu’une banale question « Ça fait combien de litres de carburant ? » se transforme en propos (non modérés par les administrateurs du groupe) dénigrants vis-à-vis de personnes qui essayent simplement de préserver un monde vivable pour nos enfants ?
 
Belge, c’est aujourd’hui ma fête nationale. Je crois que celle-ci peut se fêter de multiples façons. Je crois aussi, comme notre Roi, que pour que ce soit vraiment la Fête, il faut que nous vivions tout cela en « cohésion » ? Cela commence peut-être sur les réseaux sociaux.

lundi 4 juillet 2022

Voler…

 

FMG©2022
 
Voler. Au fil du vent. Dans le silence. Sans rien d’autre que l’amour de ceux et de celles qui vous entourent. Dans la plénitude de l’instant, avec en permanence le souffle de celle qui nous accompagne depuis ce clocher autour duquel nous tournons, sans jamais trop s’en rapprocher mais toujours présent. Être avec elle quelques instants au paradis.
 
Mais d’abord, arriver à l’endroit du rendez-vous. Le stress et l’attente du moment décident du retard, du mauvais choix de stationnement, de la mauvaise direction prise… dans ces lieux pourtant connus sur le bout des doigts. Ouf, on se retrouve.
 
Puis, se déplacer tous ensemble dans une jeep de l’ancien temps, avec conduite à droite pour indiquer clairement que désormais tout change : on entre dans un autre monde, perdu entre le passé, le présent et le futur. Se rapprocher de cette commune désormais mienne, pour le restant du futur ?
 
S’arrêter. Au milieu d’une prairie. Ou plutôt dans un coin reculé de celle-ci. Là où l’on peut déposer la toile, l’étendre et la déployer. Pas une mince affaire. L’énorme ventilateur se met en branle et injecte ses 6000 m3 d’air encore froid. La toile se déploie, dans toute sa splendeur jaune assortie à mon polo. Tout le monde se demande si ça va vraiment nous permettre de décoller. Mais les brûleurs dégagent leur feu. La toile se redresse. Juste le temps de monter dans la nacelle. Ma famille. Mes amis. Serrés tous et toutes près des autres. Ça y est, on décolle. En douceur. Sans même s’en rendre compte. Instantanément, entrer dans un autre univers. Dans son univers.
Voler. Au fil du vent. Dans le silence. Sans rien d’autre que l’amour de ceux et de celles qui m’entourent. Dans la plénitude de l’instant, avec en permanence son souffle qui nous accompagne. À travers tous ces chemins et toutes ces rues que nous avons parcourus à deux, en vélo, jouissant de la vie quand elle était encore là. Mais surtout, dans le cœur de ceux qui sont là, à vivre la même aventure, ses enfants et mes amis qu’elle appréciait. Le paradis existe, il suffit de voler. Au fil du vent. Dans le silence. Sans rien d’autre que l’amour de ceux et de celles qui nous entourent.
 
Atterrir. Il le faut. Tout moment a une fin, aussi merveilleux soit-il. Il ne suffit pas de décider d’atterrir… Il faut trouver le bon endroit. Notre pilote fait des merveilles, même si certains trouveront stupidement à y redire. Replier. Tout le monde s’y met. Tout est replié et rangé. Mission accomplie. Un verre de mousseux pour fêter ça, quelques dernières photos. Sans elle. Mais elle est dans la tête de chacun·e.
 
Repartir des étoiles plein les yeux et la tête définitivement dans les nuages. Nous n’avons pas volé bien haut finalement. Mais c’était un sommet dans ma vie. Je ne l’oublierai jamais. Ceux et celles qui me l’ont offert l’ont fait pour transcender ce jour d’anniversaire qui n’en fut pas vraiment un. Ce fut réussi, au-delà des mots.
 
Voler. Au fil du vent. Dans le silence. Sans rien d’autre que l’amour de ceux et de celles qui m’entourent. Surtout de celle.

lundi 27 juin 2022

Un lutrin artiste

 

Il était une fois un bête lutrin. Il n’avait jamais servi à rien, si ce n’est à « faire le job » : porter des partitions, sans se poser de questions, et puis se laisser replier, ce qui n’est pas une mince affaire, tous ceux qui s’y sont essayés vous le confirmeront. Bref, un lutrin banal, servile, ignorant même la beauté de la musique qu’il avait permis de célébrer.

C’était sans compter un spectacle que quelques passionnés avaient décidé de consacrer à Baudelaire, pour l’amour de la poésie et le plaisir de quelques spectateurs. L’histoire est incongrue et on ne peut certifier que ceux et celles qui la raconteront soient entièrement d'accord ni dignes de confiance. Mais ça se passait en juin 2022, cela n’est pas contestable.

Quelques heures avant la représentation majestueuse dans un cadre exceptionnel, il y eut – banalement – une soi-disant répétition. Un des intervenants n’étant pas sûr d’avoir mémorisé tous les textes somptueux qu’il avait à réciter ou à chanter proposa que ceux-ci soient déposés – banalement – sur ce vieux lutrin qui n’avait d’ailleurs jamais connu que ça durant sa longue vie : porter des partitions ou des textes, sans que personne ne se pose de question !

C’était sans compter la réaction d’une jeune intervenante. Ça ressemblait à quelque chose du genre :
« Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un lutrin,
Il faudrait sur-le-champ que je l’envolasse sans fin ! »
Amical : « Mais il doit dégager de mon espace
Dans ma présentation, c'est une vraie menace ! »
Descriptif : « C’est un roc ! … c’est un pic ! … c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »

Nous crûmes comprendre que la position de ce lutrin ne seyait guère à la gente demoiselle, qui – il faut bien l’avouer – trouvait son charmant minois caché par le malheureux lutrin qui s’en trouvait désolé !

Ce n’était point le cas de l’intervenant incapable de mémoriser quelques mots baudelairiens et dont le vœu le plus intense à défaut d’être pieux était qu’on ignore ce lutrin obscur qui mettait en valeur – en voleur ? – son incapacité fondamentale…

La discussion fut vive, chacun des six autres intervenants apportant sa propre tirade pour défendre l’innommable. Las, la décision fut prise : ce malheureux lutrin serait transporté de droite à gauche, en fonction des besoins bien malicieux d’une mémoire défaillante.

Nous reprîmes donc le fil de la répétition, apaisé par ce consensus typiquement belge. Au premier voyage du lutrin, transporté avec la meilleure volonté de bien faire de l'intervenant désigné, il y eut un soubresaut ! « Ah, mais non, ce n’est pas là qu’il faut le mettre ! » Une autre intervint « Sa direction n’est pas bonne ! » Sans rien dire, une troisième se leva et vint déplacer le pauvre lutrin pour le déposer on ne sait où ni comment.

Tout le monde éclata de rire. Il fut instantanément décidé que ce lutrin deviendrait acteur de la représentation et que chacun des autres intervenants pourrait y apporter sa version. Des règles d’intervention furent cependant décidées. Question de professionnalisme quand même.

Lors du spectacle, les règles ne furent pas respectées. Mais une seule évidence restera, tant pour les intervenants que pour les spectateurs, ce lutrin minable, sans importance, devint un acteur principal qui fit naître quelques rires sincères. Pour un spectacle basé uniquement sur des textes de Charles Baudelaire, c’était en soi une gageure !

Que retenir de tout cela, pour autant qu’il faille en retenir quelque chose ? Sans aucune arrogance ou afféterie, on peut se dire qu’il suffit parfois de transformer une adversité en jouissance. Cultiver la joie, c’est parfois simplement pouvoir rire de soi-même !

dimanche 26 juin 2022

Le droit d'être femme

2022 © Jeanne-Marie Hausman

Ainsi donc, quelques hommes et femmes, six en vérité, qui n’ont d’autre légitimité démocratique que d’avoir été désigné·es juges par un Président, ont décidé de retirer l’avortement des droits constitutionnels des femmes américaines. Quelle honte !
 
À vrai dire, j’ai toujours été partagé sur le concept même d’avortement, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’un droit indispensable dont toute femme doit pouvoir faire libre usage quand elle l’estime nécessaire. Cette reconnaissance fondamentale ne m’empêche pas de me dire qu’il y a chaque fois au moins une vie en péril. Mais qu’est-ce qu’une « vie » ? Et à partir de quel moment un embryon devient-il un être humain ? Comme je l’ai déjà écrit sur ce blog, je n’ai pas la réponse à cette question. Et je crois que je n’ai pas à l’avoir. Seule chaque femme, voire chaque couple concerné, peut avoir une réponse qui lui correspond, dans la situation qui est la sienne ou la leur.
 
Même si je n’ai jamais été directement concerné, mon premier contact avec l’avortement m’avait quelque peu perturbé. C’était dans les années 1970, soit bien avant la loi du 3 avril 1990 qui – en Belgique – dépénalisa l’avortement. Anne était une amie de mon amie. Elle était très jolie, le savait et en jouait. Lors d’une discussion à propos de la contraception, cette jeune fille d’environ 18 ans déclara « Moi, mon moyen de contraception, c’est l’avortement ». Il y eut comme un silence. Je ne sais pas si Anne pensait vraiment ces mots, parlait de son vécu, voulait juste provoquer… Peu importe, elle les a dits et ils étaient lourds.
 
Je crois que l’avortement est toujours la fin malheureuse d’une histoire, même si cette dernière est peut-être très belle en elle-même. Il y a des tas de raisons pour une femme de souhaiter avorter et ce n’est pas aux autres de décider si ces raisons sont bonnes ou mauvaises. Elles sont. C’est suffisant. Cela ne veut pas dire que cet acte serait banal. Non, c’est un acte médical important, résultant d’une décision difficile, et devant être accompli dans les meilleures conditions, tant sanitaires que psychologiques.
 
Refuser aux femmes ce droit fondamental de disposer de leur corps et de leur vie, est une atteinte à la dignité humaine. Donner naissance à un enfant est l’un des moments extraordinaires d’une vie. Ce don doit être une fête pour toutes les personnes concernées, en premier lieu l’enfant et la mère. Refuser à celle-ci le droit de décider si le moment est venu pour elle de réaliser cet incroyable don de soi est nier sa propre existence. C’est, en quelque sorte, ne la considérer que comme un animal tout juste bon à se reproduire, en ne lui reconnaissant que cette fonction biologique. En oubliant qu’elle n’est pas qu’une « femelle », mais avant tout une femme.

jeudi 16 juin 2022

Dites oui à la sensibilité

 

Depuis quelques mois, une publicité passe en boucle à la télévision. Elle vante les mérites d’un dentifrice avec un slogan imparable : « Dites NON à la sensibilité » ! Alors bien sûr, cette publicité parle de la sensibilité des gencives. Elle n’en demeure pas moins inacceptable !
 
Je dis OUI à la sensibilité. C’est elle qui me fait vivre. C’est elle qui me fait goûter la beauté d’un paysage, qui me fait pleurer devant la profondeur d’une voix qui chante, qui me fait sentir des éléments inattendus lors de moments improbables, qui me met en union avec tous ceux et toutes celles qui aiment, qui souffrent, qui vibrent, qui croient, qui avancent…
 
Je dis OUI à la sensibilité, car les larmes qu’elle fait naître – plus souvent qu’à son tour – dans mes yeux, avec toute leur acidité douloureuse, sont toujours des larmes de vérité, de solidarité, de communion.
 
Je dis OUI à la sensibilité, car – au-delà de l’accès au langage et au symbolisme – c’est elle qui fait de moi un être humain, capable de sentiments, y compris ceux qui font mal ou qui salissent.
 
Je dis OUI à la sensibilité, parce que sans elle, je n’existerais pas !
 
PS : Une amie des réseaux sociaux (que je n’ai jamais rencontrée) a exprimé tout cela de manière beaucoup plus profonde et nuancée que moi. N’hésitez pas à aller lire son texte.

samedi 7 mai 2022

Adieu, monsieur ; adieu, madame…

FMG©2022

En soi, je ne comptais pas parler ici de ce concert d’Hugues Aufray. Même si c’était une première pour moi, alors que c’est « avec lui » que j’ai appris à jouer de la guitare et à chanter, un peu. Mais – au moment où je ne m’y attendais pas – je me suis retrouvé une nouvelle fois dans un flot d’émotions que mes yeux n’ont pas pu gérer. Simplement, il a chanté « Adieu, monsieur le professeur ». 

C’est une chanson que je n’ai jamais aimée. Trop à l’eau de rose, voire trop mièvre. Mais dès les premières notes de la chanson, il y a eu une tempête dans mon cerveau qui m’a fait chavirer. En mars 1991, lors de ma dernière journée d’instituteur, j’ai eu droit à la rengaine, chantée par une soixantaine d’enfants. C’était une usurpation. Je n’étais pas ce « vieux maître tout ému ». J’avais 37 ans et si je quittais effectivement ces « gamins aimés tout au long de ma (courte) vie » d’instit, c’était juste pour commencer une nouvelle carrière, toujours au service de l’éducation et de la formation. En plus, ces enfants qui me fêtaient par cette chanson ne m’avaient pas vraiment connu : à la suite d’ennuis médicaux, je n’avais commencé l’année qu’en janvier. Depuis le début de l’année scolaire, ils avaient déjà eu deux autres institutrices intérimaires. Ils (re)trouvaient leur titulaire officiel qui les abandonnait aussitôt ! Vraiment pas de quoi offrir « quelques fleurs pour dire combien on vous aimait ». Je n’avais pas droit à cette chanson. Je l’ai toujours su, mais en entendant Hugues Aufray la chanter, accompagné par les voix des centaines de spectateurs, cette usurpation me tombait dessus plus que jamais.
 
En mars 1991, c’est une femme qui reprit ma classe. Leur quatrième prof en un an. Cette femme était une institutrice exceptionnelle. Elle avait accepté de relever le défi, alors qu’il changeait méchamment son rythme de vie. D’un mi-temps peinard, elle passait titulaire à temps plein. Elle a par la suite changé d’école, mais elle est restée cette institutrice dynamique et attentive au développement de chacun des enfants qui l’ont côtoyée. À la fin juin 2022, elle devait prendre sa retraite. Si quelqu’un avait droit à la chanson « Adieu, madame la professeure », c’était bien elle. Un foutu cancer est passé par là, la privant définitivement de ses six derniers mois d’institutrice merveilleuse… et de la chanson.
 
Alors, j’ai essayé… j’ai essayé de chanter en même temps que tout le monde, les larmes coulant abondamment. Mon ami Raphy qui m’accompagnait m’a demandé « Ça va ? ». J’ai dit – comme je dis souvent ces derniers mois – « Ça va aller… ».
 
Dans toutes les émotions qui se bousculaient dans mon cerveau, j’avais aussi – bien sûr – conscience que je disais adieu à mon professeur de chansons. J’ai mis presque 60 ans pour aller le voir… peu de chance qu’il attendra la même période pour me revoir. Alors, pour tout ça, monsieur, je vous dis : « Votre chanson est une daube, mais mon Dieu, qu’est-ce qu’elle est vraie ! »

jeudi 21 avril 2022

Ces petits riens qui sont tout

À vrai dire, je ne sais pas de quand date ce carton. La version la plus vraisemblable est que ma chère et tendre l’ait glissé dans ma valise lors d’une des innombrables missions que j’ai faites durant ma carrière professionnelle. Mais, je ne m’en souviens pas. Une autre possibilité, à laquelle j’aime croire, est que Brigitte ait écrit ce petit mot juste avant son départ pour un nième séjour à l’hôpital. Sans doute pas le dernier, il fut tellement inattendu. Et nous ne savions pas – quoiqu’elle le savait peut-être – que c’était le dernier.

Mais peu importe le moment. Aujourd’hui, ce carton est là, sur ma table de nuit, et je le vois chaque soir au moment où je me couche. Ce n’est pas le moment le plus facile de la journée. Se retrouver seul dans ce grand lit, avec cette place vide à côté de moi, a chaque soir un poids émotionnel lourd. Mais il y a ce carton. Qui me donne la force. Brigitte n’a pas écrit « Douce nuit », au singulier. Mais « Douces nuits », au pluriel. Elle savait qu’il y en aurait plusieurs, de nombreuses. Et elle les voulait « douces ». 

Je ne suis pas encore – mais le serais-je jamais ? – à ce stade où on sait bien sûr que l’être aimé est parti pour le grand voyage, au bout du chemin, mais où on l’accepte, où on vit pleinement cette vie qui demeure en se disant qu’elle est unique… même si l’unique n’est plus là. Mais j’ai la chance que, même sans sa présence physique, Brigitte m’accompagne. Elle est partie par la faute d’un cancer du poumon. Elle est partie parce qu’elle a arrêté de respirer, parce qu’elle ne pouvait plus respirer. Aujourd’hui, j’aime à dire que je respire de Brigitte… Et que son souffle est puissant, universel et éternel.

Lorsque je dis que je respire de Brigitte, il y a bien sûr tout le sens spirituel, philosophique et social de la formule. Mais il y a aussi ces petits riens qui sont tout. Je me suis rendu compte que, sans le vouloir, j’agis par mimétisme pour continuer à faire vivre concrètement mon aimée. Elle adorait manger de la soupe. Je n’étais pas enthousiaste. Aujourd’hui, je bois mon bol de soupe quasiment tous les jours. C’est chaque fois un moment important.

Même dans les moments difficiles, nous avons toujours aimé aller dormir au même moment. Mais nous avions des rites d’endormissement différents. Brigitte lisait dans son lit pendant que moi je m’isolais par mon casque musical pour un dernier quart d’heure de plénitude. Un vrai quart d’heure, décidé par le réglage de mon iPod. J’ai souvent constaté que le temps de lecture de Brigitte s’arrêtait quasi en même temps que celui de mon écoute. Et aujourd’hui, lorsque je me mets au lit, je lis. Inconcevable de faire autrement. Et quand j’ai fini, je passe à mon quart d’heure musical.

Ce ne sont que des petits riens, mais ils sont tout, ils font tout. J’ai eu la chance, il y a quelques années, de pouvoir mettre en musique un texte écrit par mon amie Cath. Il ne m’était pas destiné, mais je me suis permis de me l’approprier, car je savais déjà qu’il disait tout. Je l’ai déjà publié il y a longtemps, mais le voici à nouveau, dans toute sa vérité.

Petits riens
 
Tu sais, on n'est que c'qu'on est
La vie passe la vie nous fait
Des quidams au quotidien
Inquiets, agacés d'un rien,
Colère et papier de verre
Pour un p'tit grain de travers
Du sable entre les rouages
Qui nous mine et nous enrage
C'est une broutille un caillou
Des instants de rien du tout
Mais qui sont un peu de nous
Ces petits riens qui sont tout.

Tu sais, on n'est que c'qu'on est
La vie glisse et nous défait
Nous démet nos certitudes
Lors des grandes solitudes
Cataclysme, raz-de-marée
La douleur dans la durée
Trie le bon grain de l'ivraie
Une main, une parole vraie
C'est une broutille un caillou
Des instants de rien du tout
Mais qui sont un peu de nous
Ces petits riens qui sont tout.

Tu sais, on est ce qu'on est
La vie va et nous remet
Debout, sereins et lucides
Nus et humbles mais solides
Prêts à s'étonner d'un rien,
À saisir la joie qui vient
D'un matin clair, d'une lumière
D'un plaisir qui nous est cher
C'est une broutille un caillou
Des instants de rien du tout
Mais qui sont un peu de nous
Ces petits riens qui sont tout.

Tu vois, on est ce qu'on est
La vie rit, la vie nous met
Un éclat dans le regard
Pour une rencontre, un hasard
Un autre humain qui t'émeut
Qui te touche te rend heureux
Des grains d'ambre et de lumière
Rires complices et joie claire
C'est une broutille un caillou
Des instants de rien du tout
Mais qui sont un peu de nous
Ces petits riens qui sont tout.


Paroles : Catherine Poret
Musique et interprétation : François-Marie Gerard
09 2008

mardi 1 mars 2022

Être traduit en russe et en ukrainien, à quoi bon ?

 

Les auteurs francophones traduits à la fois en russe et en ukrainien ne doivent pas être nombreux, d’autant plus dans l’univers pédagogique. J’en suis ! En 1993, Xavier Roegiers et moi-même publions, aux éditions De Boeck Université, l’ouvrage Concevoir et évaluer des manuels scolaires. Ce livre a été traduit et publié en 1998 en portugais et en russe, puis en 2001 en ukrainien. Pour la petite histoire, une nouvelle édition révisée a été publiée en 2003 sous le titre Des manuels scolaires pour apprendre. Celle-ci a été traduite et publiée en 2008 en chinois !

Au-delà de la gloriole et du souvenir qu’un jour mes enfants et/ou mes petits-enfants brandiront – peut-être – en mémoire de leur (grand-)père, ces publications posent aujourd’hui des questions difficiles à éviter.

Notre livre Concevoir et évaluer des manuels scolaires a été écrit à partir d’un cadre bien particulier : en 1992, nous animions – Xavier, moi et d’autres – deux sessions de 4 semaines regroupant les participants d'une quinzaine de pays africains, asiatiques et du Pacifique. Cela se déroulait à l’École internationale de Bordeaux (EIB), qui était alors l’outil principal de formation de l’Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF) qui se transformera par la suite en Organisation internationale de la francophonie (OIF). Ces sessions étaient extraordinaires : il y avait à Bordeaux un brassage incroyable de responsables issus de tous ces pays ayant en commun la langue française. Joyeux mélange en soirée, mais journées d’échange et de formation incomparables. Sur la base de ce travail multiculturel, nous avons fini par formaliser notre réflexion collective dans cet ouvrage devenu une référence en la matière.

Inévitablement, les valeurs qui soutenaient notre réflexion étaient basées sur l’échange, la collaboration, la construction de compétences inclusives… Si des éditeurs russes et ukrainiens ont estimé nécessaire de traduire et de diffuser notre ouvrage, c’est assurément qu’ils pensaient que son contenu pouvait contribuer au développement pédagogique de leur pays, comme j’ai pu d’ailleurs le constater en d’autres circonstances et en d’autres lieux, au Vietnam, en Moldavie, au Sénégal, en Mauritanie, au Bénin, aux Comores, à Madagascar… et en Belgique bien sûr.

Dans toutes ces interventions, j’ai toujours cru fondamentalement que – par ce biais des manuels scolaires – j’œuvrais à l’éducation des générations futures, et à travers celle-ci à la paix. Développer les compétences des jeunes, c’est leur ouvrir la porte du respect mutuel. Comme l’a écrit Isaac Azimov, « La violence est le dernier refuge de l'incompétence ». Un être réellement compétent ne peut être que non violent.

Je ne me prononcerai pas ici sur ma position dans le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine. Si ce n’est pour dire qu’il va à l’encontre de toutes les valeurs que j’ai toujours défendues, tout au long de ma vie. Ce sont des valeurs de paix, de partage, de collaboration, de respect… Je n’ai bien sûr pas la prétention de croire que la traduction de notre ouvrage en russe et en ukrainien a pu contribuer à développer chez les enfants de ces grands peuples ces valeurs fondamentales. Je n’ai pas cette prétention, mais il me reste l’espoir… Et celui-ci s’envole méchamment dans les circonstances actuelles.

À quoi bon écrire si cela ne sert pas à mieux s’aimer ?

vendredi 18 février 2022

Liberté vulnérable solidaire ?

 

On n’a sans doute rarement autant parlé de libertés que depuis que cette crise de la covid qui a bousculé nos vies. S’il y a bien quelque chose d’évident, c’est que « nos libertés » ont été soumises à rude épreuve. Cela fait deux ans qu’on ne fait plus « ce qu’on veut », avec des tas de contraintes, justifiées ou non, acceptées par certains, refusées par d’autres jusqu’à ce « convoi de la liberté » qui a failli « déferler » sur Bruxelles. Mais de quelle liberté s’agit-il ?

Sans doute celle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui date de 1789. Dès son article 1er, le ton est donné : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». L’article 4 précise : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »

Les circonstances de ma vie professionnelle m’ont amené à travailler dans une vingtaine de pays du Sud, que ce soit en Afrique ou en Asie. Une évidence m’est toujours apparue en côtoyant ces citoyens et citoyennes : la fameuse Déclaration n’est pas la leur. Elle est celle de l’homme et du citoyen occidental. La liberté dont il y est question est fondamentalement une liberté individuelle : « je fais ce que je veux, et je décide en fonction de mes propres intérêts… ». Cette liberté individuelle a bien sûr aussi du sens pour les citoyen·nes du Sud, mais souvent, elle ne trouve alors ce sens que dans une autre dimension : la liberté collective.

La liberté collective est celle qui s’exerce au profit de la collectivité, dans un contexte de solidarité. Elle peut s’exercer en harmonie avec les libertés individuelles, mais elle peut aussi entrer en conflit avec celles-ci.

Les libertés individuelles correspondent aux libertés « fondamentales » : la liberté de circulation, la liberté de culte et la liberté de conscience, la liberté d'opinion (liberté de pensée et liberté d'expression), la liberté économique, la liberté contractuelle. etc.

Certaines libertés sont reconnues comme étant collectives, car elles se vivent à un niveau collectif : la liberté d'association, la liberté de réunion, la liberté de manifestation, la liberté de la presse et de tous les médias, la liberté syndicale et le droit de représentation, le droit de grève, etc.

Toutes ces libertés sont importantes, doivent être protégées, défendues et rester inaliénables. Elles s’opposent parfois inévitablement. Lorsqu’une manifestation a lieu quelque part dans une zone habitée, elle porte souvent atteinte à la liberté de circulation de ceux qui ne manifestent pas. Lorsque quelqu’un choisit d’exercer de manière entrepreneuriale sa liberté économique en faisant du profit à tout prix, il est fort probable qu’il tentera de réduire, voire d’empêcher, la liberté syndicale de se concrétiser. Etc.

L’opposition de ces libertés est inévitable, parce que même si elles sont qualifiées parfois de « collectives », toutes ces libertés restent individuelles et vécues comme telles, comme un droit qui ne peut être retiré à l'individu : si je veux m’associer, c’est mon droit ; si je veux manifester, on ne peut pas m’en empêcher ; etc. Le principe reste : « je fais ce que je veux, et je décide en fonction de mes propres intérêts… ».

Pourtant, n’y a-t-il pas place pour ce que j’appellerais la « liberté vulnérable solidaire » (en écho au texte Vulnérable ou solidaire : quelle liberté face à la covid ? de Céline Ehrwein, découvert alors que j’écrivais mon billet) ?

Nous sommes tous vulnérables, puisque – à tout moment – nous pouvons être malades, blessés, morts… Nous sommes tous solidaires, car à aucun moment nous ne pouvons vraiment vivre seuls, indépendamment des autres. La liberté vulnérable solidaire est cette possibilité qui nous appartient d’assumer pleinement à la fois cette vulnérabilité et cette solidarité. C’est toujours une question de choix. L’immense majorité réalise naturellement ce choix lorsqu’il s’agit de ses proches : qui, se sachant probablement positif à la Covid, se rendrait chez ses grands-parents qu’il sait vulnérables ?

Toutes les contraintes réelles qui nous ont été imposées dans le cadre de cette pandémie ne prennent-elles pas une dimension différente si on se place dans la perspective de cette liberté vulnérable solidaire ? Qu’on me comprenne bien : je ne suis pas en train d’écrire que nos dirigeants politiques et/ou économiques pourraient décider de n’importe quelle restriction à nos libertés ou de n’importe quelle obligation sociale. Je m’interroge simplement face aux réactions qui interprètent la moindre mesure contraignante comme une atteinte fondamentale à la liberté individuelle, voire même à la liberté collective.

Analyser la gestion de cette crise à travers le prisme de la liberté vulnérable solidaire n’offre-t-il pas une autre grille de lecture et d’action, plus « libératrice » justement ?

samedi 22 janvier 2022

S'adapter

 

« Courage ! » Cette parole, je l’ai entendue souvent, surtout cette dernière année. Sans doute, l’ai-je prononcée moi-même, avec les meilleures intentions du monde, comme pour toutes les personnes qui manifestent ainsi leur solidarité avec celui ou celle qui est en difficultés. Pourtant, le courage, ça n’existe pas…

Bien sûr, quand on est confronté à certaines situations où il faut y aller ou ne pas y aller, face à un danger plus ou moins réel, on a besoin pour y aller de se dire « Allez, j’y vais… ». Et ce n’est pas simple. Peut-être là, y a-t-il du courage, je ne sais pas trop.

Dans la plupart des situations où on nous souhaite du « courage », celui-ci n’en est pas. Parce qu’il n’y a pas vraiment de décision face à quelque chose qui nous dépasse. Il y a – je crois, en toute humilité – seulement alors de l’adaptation.

« S’adapter ». C’est le titre du livre avec lequel je termine mes journées et commence mes nuits pour le moment. Il m’a été offert par trois de mes nièces lors des fêtes de fin d’année. Très bien écrit par Clara Dupont-Monod. Avec de belles distinctions méritées : Prix Goncourt des lycéens, Prix Femina, Choix Goncourt de l'Orient, Prix Landerneau…

Ce livre parle du courage d’enfants et d’adultes qui n’en ont pas, face à un enfant qui n’a pas vraiment d’existence. Aucun ne fait preuve de courage, mais tous s’adaptent. Sans en avoir nécessairement conscience. Dans cette adaptation, ils peuvent paraître ou non « courageux ». En réalité, il y a une situation bouleversante avec laquelle il faut vivre. Il n’y a alors qu’une seule solution : s’adapter. Ne pas le faire, c’est risquer à son tour de ne pas exister. La vie est plus forte, même si elle ne montre plus jamais sa force.

S’adapter. C’est la seule chose qu’on peut vraiment faire finalement…

vendredi 31 décembre 2021

Instant de lumière

Le ciel n’est pas toujours bleu.
Parfois même, les nuages cachent la pureté de l’air.

    Derrière le brouillard, les sourires continuent à se dessiner.
    Au-delà des obstacles, l’amour persiste et nourrit.
    Au travers des nœuds inextricables, la vie émerveille et se laisse saisir.

        Chaque instant de lumière illumine le chemin.


Ce message d’amour, de solidarité, de positivité a une saveur particulière cette année. Depuis 1988 (je crois), nous envoyons, Brigitte et moi, une « carte de vœux » durant le mois de décembre. Une carte qui la plupart du temps n’est pas datée. Nos vœux ne se limitent pas à une année, mais à l’éternité. Le mot « vœux » n’y est jamais écrit et le texte n’en souhaite pas vraiment en tant que tels. Ce texte s’inspire de l’illustration que nous choisissons. Un an sur deux, une photo « familiale ». Et l’autre, un dessin, un bricolage, une photo « non familiale »… Et puis un texte. C’est moi qui l’écris, mais c’est Brigitte qui le corrige et l’améliore. Chaque mot est pesé, décidé ensemble.

Plus d’une personne, plus d’une famille nous ont dit « attendre notre carte » pour y découvrir nos mots de l’année, s’en imprégner et s’en nourrir.

L’année dernière, notre carte est partie alors que la maladie de Brigitte manifestait ses premiers signes. Nous sentions bien qu’il se passait quelque chose d’important. Pour la première fois, nous avons choisi une photo prise par Brigitte : celle d’un chemin… Et notre message terminait par « Cheminons doucement ensemble ». Il faisait écho aux faire-part de naissance de nos trois enfants. Chaque fois, ceux-ci contenaient les mots « Nous cheminerons gaiement ensemble ». Dès décembre dernier, nous savions que c’était désormais « doucement » que nous cheminerions. La photo est devenue celle du « Chemin de Brigitte ».

Et nous avons cheminé doucement ensemble pendant toute cette année 2021. Je ne mentirai pas : ce ne fut pas facile tous les jours. Pendant toute cette année, jusqu’au bout, Brigitte a voulu se promener, découvrir la nature, partager son chemin, allant parfois – il faut bien l’avouer – au-delà de ses forces. Mais marcher, c’était son truc. Aller plus loin…

La fin de l’année 2021 se rapprochait. Nous voulions tous les deux finaliser notre « carte de vœux ». Le choix de la photo était évident : c’était l’année de notre « photo familiale »… et nous avions vécu ces beaux moments, tous ensemble, à Berismenil, avec une organisation sans faille de Brigitte. Et cette photo nous montrait tous en hauteur, un peu plus près du ciel, tous réunis – unis – autour de Brigitte.

Il restait à écrire le texte. Nous n’allions pas nous voiler la face devant la réalité. J’ai écrit une première version que Brigitte a corrigé en adoucissant mon propos. Nous étions d’accord, une fois de plus. Le processus était lancé, chacun faisant ce qu’il avait à faire. La dernière étape était de plier les cartes, de les mettre dans une enveloppe, de coller sur celle-ci étiquette et timbre… Tout cela, c’est Brigitte qui l’a fait, sur son lit d’hôpital. Il fallait que ça parte ! Sans nous le dire, nous savions tous les deux que c’était notre dernière carte commune. Et qu’il y avait urgence à l’envoyer.

Chaque instant de lumière illumine le chemin…