lundi 8 juillet 2013

Papa

Papa aimait la musique. Je crois bien que c’est la grande passion de sa vie. Toute notre enfance a été animée de son piano qu’il jouait avec beaucoup de brio. Il a essayé, sans jamais nous forcer, de nous l’apprendre à notre tour. Bernard était de loin le plus doué à ce jeu-là. J’ai personnellement préféré la guitare, tout en n’oubliant jamais tout à fait l’instrument de base. Il était certainement fier de nous entendre jouer de la musique, comme je le suis lorsque j’entends mes enfants continuer le chemin.

Papa aimait jouer de la musique, mais il aimait aussi en écouter. Dans les années 60, nous fûmes enchantés de voir arriver à la maison un tourne-disque Teppaz qui nous permit d’écouter nos morceaux favoris, mais qui lui permettait à lui aussi de se plonger dans ses disques de musique classique et parfois de jazz.

Dans cette passion musicale, il fut confronté à deux difficultés majeures : en 1980, il y eut cette embolie cérébrale qui paralysa tout son côté gauche. Il n’avait plus qu’une main pour jouer au piano. Plus tard, ce sont ses oreilles qui l’abandonnèrent petit à petit. Moi qui commence à avoir les mêmes problèmes, je peux imaginer quel drame ce handicap représenta.

Pourtant, il y a à peine un mois ou deux, alors que nous parlions de tout et de rien lors d’une de mes visites du vendredi, je lui demandai : « Et la musique, tu en entends encore ? ». Je vis ses yeux et son visage s’éblouir. Il me répondit, en chantant « Ah, mais oui… La Sol La Do Si Sol La Si La Do Si Sol La Do Si Sol La… ». Les premières mesures de la Valse Opus 64, n°1, de Frédéric Chopin. De toute évidence, la musique continuait à remplir le silence dans lequel il était le plus souvent plongé.

La musique est sans doute ce qui lui a permis de tenir le coup durant une des grandes épreuves de sa vie : ses cinq années de captivité durant la deuxième guerre mondiale. Nous savons peu de choses de ces années. Mais nous savons que cela l’a profondément marqué, pour toute sa vie. Comment pourrait-il en être autrement ? Il me semble savoir qu’il continua à jouer de la musique, plutôt avec un violon. Peu importe l’instrument, ce qui compte, c’est la musique.

Ces cinq ans de captivité – qui séparèrent inévitablement nos parents avant qu’ils puissent se retrouver pour immédiatement se marier – restèrent un sujet tabou, mais omniprésent. Aussi, le jour où je voulus rendre un hommage à Papa avec les moyens qui sont les miens, c’est tout naturellement que me vint à l’esprit cette chanson, cette valse qui fit danser Scott et Kelly lors de leur mariage en 2007.

Aujourd’hui, elle a plus que jamais son sens. Papa, tu es et tu seras à tout jamais – ad vitam æternam – mon père.


Prisonnier de guerre 

T’avais 25 ans en l’an 40
T’avais rencontré la femme de ta vie
Tu t’apprêtais à la surprendre
À l’emmener en blanc à la mairie
T’avais pas prévu qu’il y aurait la guerre
Que tu partirais défendre ton pays
Pour te retrouver prisonnier de guerre
En captivité 5 ans de ta vie
Pendant tout ce temps il t’a fallu survivre
Continuer à croire aux vertus de l’amour
Veiller à ne pas partir à la dérive
Pour exister le jour du grand retour

Et t’es revenu pour épouser ta belle
Faire comme si rien ne s’était passé
T’as fait des enfants en restant fidèle
À celle dont l’amour avait pu te conserver
C’est en silence que tu as encaissé
De voir ton fils devenir immobile
Réduit à rester à jamais allongé
Par la simple faute d’une automobile
T’as connu l’horreur de le voir partir
Vers la mort indicible qui réduit au néant
T’as dû chercher d’autres raisons de vivre
L’homme n’est pas fait pour survivre à son enfant

Et quand tu as pu enfin te reposer
Tu fus victime d’un bête caillot de sang
Qui vint réduire ta motricité
Mais sans t’empêcher de marcher vers les gens
Toi qui m’as fait découvrir la musique
Celle qui enchante les oreilles
Il a fallu que les tiennes abdiquent
T’enfermant dans un monde qui n’est pas pareil
Et t’as maintenant plus de nonante ans
Tu vis dans ton rêve qu’enfin on te libère
En riant parfois avec tes petits enfants
Toi qui seras pour toujours mon père

On ne s’est pas souvent parlé
Ça n’se fait pas d’montrer ses sentiments
Mais sache que ta plus grande liberté
Est d’avoir pu y éduquer tes enfants
T’avais 25 ans en l’an 40
T’as rencontré la femme de ta vie
T’as réussi à la surprendre
À l’emmener en blanc à la mairie

FMG © 2006

3 commentaires:

  1. Je pense à vous tous, et donc à Etienne aussi que je me souviens avoir vu tourné et retourné 0 Brugmann. Je vous retrouve dans cette chanson-poème. C'est aussi un hommage à tous les prisonniers de cette guerre. Et la mémoire de leur libération.

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  2. Cette chanson est pour moi l'une des plus belles que tu aies écrites et certainement la plus poignante. Elle prend aujourd'hui encore plus de sens et représente un vibrant hommage à ton papa.
    Tu peux être fier d'avoir hérité de son amour de la musique, une passion qui t'a fait rencontrer une jeune institutrice ...Je vous embrasse fort tous les deux.
    Nath (de Carsac...)

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