dimanche 15 février 2026

C'est la crise…

 
Hadi Saadaldeen / Maison Moderne © 2019

 « Nous sommes au bord d’une crise existentielle » a déclaré dernièrement notre premier ministre Bart De Wever . Il parlait de la situation de l’industrie européenne, en particulier belge, et justifiait donc de la sorte toutes les mesures d’austérité prises ou à prendre.
 
En 1966 (il y a 60 ans), à l’occasion du centenaire du collège où je venais de commencer mes études secondaires, j’ai assisté à une conférence du premier ministre de l’époque, connu pour avoir gouverné avec des « pouvoirs spéciaux », un certain Paul Vanden Boeynants[1]. C’est là que pour la première fois j’ai entendu ces mots « C’est la crise… ». Depuis lors, je n’ai jamais ouï quelqu’un dire que cette crise était finie. Bien au contraire, cette sentence « C’est la crise… » est devenue une triste ritournelle, en sous-entendant chaque fois que maintenant, c’est vraiment grave ! 
 
Alors, oui, on peut comprendre que De Wever ose parler désormais d’une crise existentielle. Depuis le temps qu’on est en crise, ça ne peut être que catastrophique, même si en réalité, quoi qu’on en dise, on se porte plutôt bien.
 
Cela dit, oui, nous sommes en pleine crise existentielle, car notre existence même est menacée par la crise climatique alors que, quoi qu’on en dise, on en fait de moins en moins pour la contrer. Certes, le changement climatique est progressif, souvent invisible au quotidien, et ses effets majeurs semblent encore lointains.
 
Or notre cerveau est très sensible aux menaces immédiates, aux dangers personnels, aux événements spectaculaires. Une guerre ou une pandémie déclenchent ainsi des réactions rapides. Le dérèglement climatique, lui, s’installe lentement — même si les catastrophes se multiplient et s’intensifient.
 
Les énergies fossiles restent au cœur de l’économie mondiale. Des entreprises comme ExxonMobil, Chevron ou Saudi Aramco représentent des milliards d’investissements, des millions d’emplois, des intérêts géopolitiques et économiques majeurs. Transformer ce système n’est pas seulement technique — c’est un bouleversement de rapports de pouvoir. Chaque personne, chaque organisation, chaque pays craint de perdre en compétitivité, attend que les autres fassent l’effort et ne défend que ses propres intérêts. C’est un gigantesque problème d’action collective… On va droit dans le mur, et… tout le monde s’en fout !
 
C’est pourtant une vraie crise existentielle : à plus ou moins long terme, c’est notre existence sur Terre qui est menacée. Je ne m’inquiète pas pour cette dernière : la Terre continuera à tourner… Avec ou sans les êtres humains. Ceux-ci risquent de disparaître, par impossibilité de s’adapter aux nouvelles conditions de vie.
 
Reconnaître pleinement la crise climatique, c’est reconnaître la fin d’une certaine idée du progrès, la fragilité de notre modèle et peut-être surtout notre propre vulnérabilité. Or les sociétés résistent fortement aux récits de limite et de finitude. Alors, on se contente d’observer et de détourner notre énergie vitale vers des crises qui n’en sont pas vraiment. Où allons-nous ?

[1]   Je le connaissais bien : ma meute de louveteaux avait son local dans sa propriété et mon frère avait eu son fils dans sa classe !