mercredi 18 mars 2026

L’hilarité du chaos

 

© Belgaimage – Benoît Doppagne

28 février 2026. Une opération militaire conjointe américano-israélienne consistant en des frappes aériennes ciblées sur l'Iran marque le début de la guerre d'Iran. La veille encore, les émissaires iraniens et américains négociaient. Rapidement, cette guerre se propage à d’autres pays de la région, dont le Liban une nouvelle fois cible des bombes israéliennes.

12 mars 2026, Bruxelles. Le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, et le Premier ministre belge, Bart De Wever, accompagné de plusieurs ministres, inaugurent dans l’hilarité le Bedex (Brussels European Defence Exhibition & Conference), salon de l’armement. Le ministre de la Défense Theo Francken estime que cet événement constitue « une énorme chance pour notre industrie et notre défense ».

16 mars 2026, Belgique. Une semaine après l’attentat ayant visé la synagogue de Liège, les ministres de l’Intérieur et de la Défense annoncent le déploiement de militaires pour sécuriser des sites liés à la communauté juive, en contournant le blocage politique qui persistait au sein de la coalition.

Le fracas des bombes au loin finit toujours par résonner sur nos trottoirs. En acceptant l'uniforme comme seule réponse à la peur et le commerce des armes comme une « chance » industrielle, nous laissons la logique de guerre infuser notre quotidien. La boucle est bouclée : on vend les engins de mort le matin dans l'entre-soi des salons, et on déploie les soldats le soir dans nos rues, comme si l'état d'urgence était devenu notre seule respiration.

En quelques jours, le sang versé en Orient est ainsi devenu la ligne de profit des banquets bruxellois. Entre les petits fours du Bedex et les communiqués martiaux, la guerre a perdu son effroi pour devenir une simple opportunité de croissance. On n'inaugure plus seulement des foires commerciales ; on célèbre, dans l'hilarité générale des puissants, l'échec définitif de notre diplomatie et de notre humanité.

Le vernis des discours officiels ne masque plus l'odeur de la poudre. Derrière les sourires de circonstance et les calculs de coalition, une vérité glaciale s'installe : nous nous sommes habitués. Habitués au bruit des bottes, habitués au décompte lointain des victimes, habitués à ce que le trépas soit un spectacle rentable. Mon dégoût n'est même plus une révolte, il n’est qu’une larme sans espoir face à un monde qui a choisi de s'armer plutôt que de penser.

dimanche 15 février 2026

C'est la crise…

 
Hadi Saadaldeen / Maison Moderne © 2019

 « Nous sommes au bord d’une crise existentielle » a déclaré dernièrement notre premier ministre Bart De Wever. Il parlait de la situation de l’industrie européenne, en particulier belge, et justifiait donc de la sorte toutes les mesures d’austérité prises ou à prendre.
 
En 1966 (il y a 60 ans), à l’occasion du centenaire du collège où je venais de commencer mes études secondaires, j’ai assisté à une conférence du premier ministre de l’époque, connu pour avoir gouverné avec des « pouvoirs spéciaux », un certain Paul Vanden Boeynants[1]. C’est là que pour la première fois j’ai entendu ces mots « C’est la crise… ». Depuis lors, je n’ai jamais ouï quelqu’un dire que cette crise était finie. Bien au contraire, cette sentence « C’est la crise… » est devenue une triste ritournelle, en sous-entendant chaque fois que maintenant, c’est vraiment grave ! 
 
Alors, oui, on peut comprendre que De Wever ose parler désormais d’une crise existentielle. Depuis le temps qu’on est en crise, ça ne peut être que catastrophique, même si en réalité, quoi qu’on en dise, on se porte plutôt bien.
 
Cela dit, oui, nous sommes en pleine crise existentielle, car notre existence même est menacée par la crise climatique alors que, quoi qu’on en dise, on en fait de moins en moins pour la contrer. Certes, le changement climatique est progressif, souvent invisible au quotidien, et ses effets majeurs semblent encore lointains.
 
Or notre cerveau est très sensible aux menaces immédiates, aux dangers personnels, aux événements spectaculaires. Une guerre ou une pandémie déclenchent ainsi des réactions rapides. Le dérèglement climatique, lui, s’installe lentement — même si les catastrophes se multiplient et s’intensifient.
 
Les énergies fossiles restent au cœur de l’économie mondiale. Des entreprises comme ExxonMobil, Chevron ou Saudi Aramco représentent des milliards d’investissements, des millions d’emplois, des intérêts géopolitiques et économiques majeurs. Transformer ce système n’est pas seulement technique — c’est un bouleversement de rapports de pouvoir. Chaque personne, chaque organisation, chaque pays craint de perdre en compétitivité, attend que les autres fassent l’effort et ne défend que ses propres intérêts. C’est un gigantesque problème d’action collective… On va droit dans le mur, et… tout le monde s’en fout !
 
C’est pourtant une vraie crise existentielle : à plus ou moins long terme, c’est notre existence sur Terre qui est menacée. Je ne m’inquiète pas pour cette dernière : la Terre continuera à tourner… Avec ou sans les êtres humains. Ceux-ci risquent de disparaître, par impossibilité de s’adapter aux nouvelles conditions de vie.
 
Reconnaître pleinement la crise climatique, c’est reconnaître la fin d’une certaine idée du progrès, la fragilité de notre modèle et peut-être surtout notre propre vulnérabilité. Or les sociétés résistent fortement aux récits de limite et de finitude. Alors, on se contente d’observer et de détourner notre énergie vitale vers des crises qui n’en sont pas vraiment. Où allons-nous ?

[1]   Je le connaissais bien : ma meute de louveteaux avait son local dans sa propriété et mon frère avait eu son fils dans sa classe !

mercredi 14 janvier 2026

Baguenaude minérale

Dans deux semaines, une nouvelle « tournée minérale »  commencera. Un mois sans alcool. Le mois de février, le plus court. Je n’ai jamais participé à cette action, sans doute par manque d’intérêt ou de motivation, plus vraisemblablement encore parce que je ne m’en sentais pas capable. Et puis, ça me semble un peu absurde : si on peut se passer d’alcool pendant quatre semaines, pourquoi ne pas le faire plus longtemps ? Les personnes que je connais qui y ont participé n’avaient qu’une envie : l’arrivée du 1er mars…

En me levant il y a six mois exactement, le 14 juillet 2025, je me suis dit : « Je ne boirai pas aujourd’hui ». Le lendemain, c’était devenu, à mon plus grand étonnement : « Je ne bois plus ». Depuis, pas une goutte d’alcool. Environ 8 kg de perdus. La moyenne des scores de sommeil mesurés par ma montre connectée est passée de 50% à 80%, avec un changement radical dès la première nuit. Pas de réelle frustration lorsque je suis en société. Les autres boivent, moi pas. C’est tout. Je bois principalement de l’eau du robinet. Le montant de mes dépenses alimentaires, y compris donc les boissons, a diminué de 40%. Les indicateurs biologiques (GGT, ASAT…) ont diminué de moitié pour rentrer dans la norme saine. J’ai pu arrêter de prendre le médicament pour traiter mon reflux gastro-œsophagien ainsi que le somnifère de la classe des imidazopyridines. La peau de mon visage se porte mieux. Je me suis relancé dans des projets musicaux. Je suis plus serein. Cela ne veut pas dire que tout va bien, mais ça va ! Mieux.

Bien sûr, cela ne fait que six mois. Il faut tenir. En soi, cela ne me semble pas insurmontable. Je me souviens avoir arrêté de boire le 1er décembre 2000, après une soirée particulièrement arrosée. Lors du cocktail organisé pour l’obtention du diplôme d’architecte de ma fille aînée, en juillet… 2008, j’ai bu une demi-coupe de mousseux ! Je n’ai rien bu dans les semaines qui ont suivi, mais je me suis laissé tenter un jour, sachant que ce n’était qu’une occasion isolée. Les occasions se sont petit à petit multipliées, jusqu’au jour d’après qui n’était que le lendemain de la veille… Pour moi, c’est tout ou rien. C’est mieux rien.
 

En relisant ce que je viens d’écrire, je me rends compte que tout cela, je l’avais déjà formulé autrement, il y a vingt ans, dans une chanson. 

Le blues des vices


Ah cette cigarette, après la sieste
Quand le ventre est bien repu
Y a pas à dire c’est vraiment céleste
La fumée qui vous met à nu
Cette sensation au milieu des poumons
Qui vous pénètre au fond de votre être
C’est le plaisir de se sentir souffrir
Grâce à ce mégot, ah le saligaud !

Mais mon vieux tabac je t’ai plaqué
Délaissé abandonné
Je ne veux ni Dieu ni maître
Surtout pas me soumettre
J’ai pris la liberté de ne plus fumer
De ne plus me laisser détruire à petit feu
De ne plus polluer ces dames et messieurs
Je vis sans tabac et c’est très bien comme ça
Je suis libre de vivre sans combustible

Ah ce verre d’alcool qui fait qu’on rigole
Autour d’un repas avec tous ses amis
On se laisse aller sans aucun protocole
Sans le contrôle de notre esprit
Cette sensation d’être en évasion
De tous ces maux qui peuplent nos cerveaux
C’est le plaisir de se sentir vivre
Grâce à ce verre de vin, mais c’est tout à fait vain

Mais mon vieil alcool je t’ai plaqué
Délaissé abandonné
Je ne veux ni Dieu ni maître
Surtout pas me soumettre
J’ai pris la liberté de ne plus me saouler
De garder le contrôle de mes fantasmes
D’être le maître de mon enthousiasme
Je vis sans alcool sans que ça me désole
Je suis libre de vivre sans être ivre

Ah cette caresse enchanteresse
Le corps d’une femme est un paradis
Qu’on peut découvrir avec ou sans prouesse
Mais qui toujours nous épanouit
Cette sensation de communion
Qui nous dépasse quand elle nous embrasse
C’est le plaisir de se sentir partir
Vers la petite mort dans ce corps à corps

Et toi ma femme j’t’ai pas plaquée
Ni délaissée ni abandonnée
Je ne veux ni Dieu ni maître
Surtout pas me soumettre
Mais je prends la liberté de toujours t’aimer
De te rester fidèle envers et contre tout
De croire en toi en moi et en nous
Je vis avec toi et c’est mon choix
Je suis libre de vivre en étant libre
Libre de t’aimer libre de te libérer
Mais surtout libre de me laisser aimer

François-Marie GERARD - FMG © 2004