samedi 1 août 2026

Pourquoi ne réagissons-nous pas ?

À chaque catastrophe climatique, je me pose la même question. Les scientifiques avaient prévenu. Les incendies étaient prévisibles. Les canicules aussi. Les inondations également. Nous le savons depuis des décennies. Alors pourquoi réagissons-nous si peu ?

La réponse la plus simple serait de dire que nos dirigeants sont incompétents ou prisonniers d'intérêts économiques. C'est parfois vrai. Mais cette explication est insuffisante. Car l'inertie est partout. au sein des gouvernements, bien sûr. Mais aussi chez chacun d'entre nous.

Au fond, nous sommes peut-être victimes de notre propre réussite évolutive. Pendant des centaines de milliers d'années, l'être humain a appris à survivre dans un monde où les dangers étaient immédiats. Un prédateur surgissait, il fallait courir. Un ennemi approchait, il fallait se défendre. La forêt brûlait, il fallait fuir. Notre cerveau est devenu extraordinairement performant... pour répondre à l'urgence.

Le changement climatique est tout le contraire. Il n'attaque pas d'un seul coup. Il avance par petites étapes. Une canicule. Puis une autre. Une sécheresse. Puis une inondation. Chaque événement paraît exceptionnel, mais aucun ne semble suffisant pour bouleverser nos habitudes. Lentement, l'exception devient la norme, et notre capacité d'indignation s'émousse.

À cette difficulté biologique s'en ajoute une autre, plus politique. La démocratie fonctionne à court terme. Les élections reviennent tous les quatre ou six ans. Les entreprises publient leurs résultats chaque trimestre. Les chaînes d'information vivent au rythme des événements quotidiens. Le climat, lui, se moque de nos calendriers. Les décisions courageuses coûtent aujourd'hui. Leurs bénéfices n'apparaîtront que dans vingt ou trente ans. Quel responsable politique est spontanément tenté de sacrifier sa popularité pour un résultat dont un successeur récoltera les fruits ?

Et puis il y a cette petite voix, au fond de chacun de nous. Celle qui murmure que quelqu'un finira bien par trouver une solution. Un ingénieur inventera une technologie révolutionnaire. Une innovation résoudra le problème. Un gouvernement prendra enfin les bonnes décisions. Cette illusion est confortable. Elle nous dispense d'agir. Nous sommes devenus de simples spectateurs. Les catastrophes arrivent sur nos écrans, au milieu d'une publicité pour une voiture, d'un résultat sportif et d'une vidéo humoristique. Elles deviennent un flux d'images parmi d'autres. Nous éprouvons de l'émotion, mais rarement un sentiment d'obligation. C'est peut-être l'une des grandes maladies de notre époque : nous voyons tout, nous savons tout... et cette profusion d'informations finit par anesthésier notre capacité à agir.

Il existe enfin une raison plus profonde encore. Depuis deux siècles, nous avons appris à considérer le progrès comme une évidence. Chaque génération vivrait mieux que la précédente. Produirait davantage. Voyagerait davantage. Consommerait davantage. Le changement climatique nous oblige à remettre en question cette promesse, non pas à renoncer au progrès, mais à accepter que le progrès ne se mesure peut-être plus à la quantité de biens consommés, ni à la vitesse avec laquelle nous les produisons. C'est une révolution culturelle autant qu'écologique.

Voilà pourquoi l'inertie est si redoutable. Elle ne vient pas seulement de quelques dirigeants ou de quelques intérêts économiques. Elle est inscrite, à des degrés divers, dans notre cerveau, dans nos institutions et dans le modèle de société que nous avons construit. Ce n'est pas seulement le climat qui résiste. C'est notre cerveau, notre économie, nos institutions et notre vision du monde qui ont été construits pour un autre temps.

Nous savons. Nous comprenons. Nous sommes même souvent inquiets. Mais savoir ne suffit pas toujours à changer. Nous répétons souvent que nos ancêtres « ne savaient pas ». Nous, nous ne pourrons jamais le dire.

Nos enfants ou nos petits-enfants ne nous demanderont pas pourquoi le climat s'est déréglé. Ils le sauront. En revanche, ils risquent de nous poser une question à laquelle nous aurons beaucoup plus de mal à répondre : « Vous saviez. Qu'est-ce qui vous empêchait d'agir ? »

mardi 14 juillet 2026

Plasticité synaptique

 

Un an. Un an sans aucune goutte d’alcool. Parce que je l’ai décidé. Parce que j’avais une « bonne raison » de le décider. Depuis, cette « bonne raison » a disparu, mais je tiens et je ne cherche pas à recommencer. Cela ne signifie pas que je n’ai pas envie. Je suis malade : addiction à l’alcool. Malade, mais abstinent.

Pier Vincenzo Piazza, médecin neurobiologiste, a écrit un livre que tout le monde devrait lire : Homo Biologicus (Albin Michel, 2019). Il y parle de choses essentielles pour comprendre ce qu’est l’homme (uniquement un être biologique), mais ce qui m’intéresse ici est ce qu’il dit de l’addiction. Il explique (page 345) que la toxicomanie (dont l’alcoolisme) n’est pas une conséquence inévitable de la prise de drogue, mais une réponse pathologique que l’on n’observerait que chez certains individus vulnérables. (…) Des travaux ont clairement montré que prise de drogue volontaire et véritable addiction ne sont pas propres à l’espèce humaine, mais qu’on les retrouve aussi chez plusieurs espèces animales. (…) Comme cela a été observé chez l’homme, seul un nombre limité d’animaux évolue d’abord vers une consommation excessive, puis vers une perte de contrôle. (…) La vulnérabilité de certains individus ne peut être expliquée que par des différences biologiques.

Pour faire simple, il y a deux explications différentes et indépendantes de la vulnérabilité individuelle :

  • un système dopaminergique hyperactif et un cortex préfrontal déficient contribuent à passer d’un usage récréatif à l’abus de drogue. Celle-ci provoque une libération plus importante de dopamine chez certains individus qui tendent dès lors à en consommer davantage ;
  • la plasticité synaptique – capacité qu’ont les neurones de renforcer ou d’affaiblir leurs connexions – diminue lorsqu’un individu (animal ou homme) est exposé à de la drogue. La plupart, ceux qui gardent le contrôle, peuvent récupérer une plasticité normale tout en continuant à prendre de la drogue. En revanche, les addicts n’ont pas cette capacité d’adaptation.

L’implication de la plasticité synaptique dans la perte de contrôle indique que la volonté (…) n’a rien à voir avec le développement d’une addiction. Le toxicomane n’est pas une personne incapable de se réfréner face à la drogue. Bien au contraire, on pourrait le voir comme un prisonnier qui n’arrive pas à fuir ce comportement dans lequel il est enfermé.

L’addiction est une maladie du comportement qui ne se développe que chez certains individus vulnérables. Cette maladie peut être soignée, d’autant plus qu’on commence à en connaître les mécanismes biologiques.

Le livre de Piazza est plus complet et plus complexe que cela. Il montre aussi que les politiques publiques ne cherchent pas vraiment à étudier ces mécanismes biologiques ni donc à dégager des thérapeutiques appropriées. Les objectifs sont plus de réprimer que de guérir…

Personnellement, j’étais sans doute plus au stade de la consommation excessive que de la perte de contrôle. Cela explique sans doute que si j’ai pu arrêter et maîtriser mon abstinence, c’est dans mon cas par un acte de volonté, assez improbable, mais réel, avec une motivation d’ordre extrinsèque au départ, mais transformée en décision intrinsèque. Pour les AA, environ deux millions de personnes dans le monde, c’est la force du groupe qui leur permet de s’arrêter et de tenir le coup. J’ai la chance d’avoir pu trouver cette force en moi, à un moment où je ne m’y attendais pas vraiment, mais qui correspondait à mon cheminement de vie. Je bénis cette chance… tout en étant en communion avec ces centaines de millions, voire ces milliards, de personnes qui sont prisonnières de leur drogue, que celle-ci soit le tabac, l’alcool, le cannabis, des psychostimulants (cocaïne, amphétamines…) ou des opioïdes (morphine, héroïne…), sans pouvoir imaginer la sortie.

vendredi 5 juin 2026

Mépris des règles, démocratie sous tension

  

Au-delà de l’adoption cette nuit par la majorité MR-Engagés du décret-programme catastrophique pour l’école, je suis surtout interpellé par la méthode employée.

Le président du Parlement Wallonie-Bruxelles a décidé de passer outre au délai de 84 heures censé garantir un minimum de temps entre le vote en commission et le vote en séance plénière. Une règle pourtant prévue pour permettre un véritable travail démocratique.

Le problème, c’est que ce type de passage en force n’est plus un accident isolé. En Belgique, les exemples se multiplient où des autorités publiques — fédérales, régionales ou locales — contournent des règles de procédure, tardent à appliquer des décisions de justice ou ignorent des obligations pourtant claires.

Depuis 2022, l’État belge et Fedasil ont ainsi été condamnés des milliers de fois pour ne pas avoir respecté le droit à l’accueil des demandeurs d’asile. La Belgique est aussi régulièrement condamnée pour les conditions de détention dans ses prisons. D’autres gouvernements ont retardé ou contourné des décisions de justice sur les nuisances aériennes autour de Bruxelles-National. Quant aux lois-programmes et procédures d’urgence, elles réduisent de plus en plus le débat parlementaire à une formalité.

Le problème central est simple : l’État détient lui-même une grande partie des leviers censés le contraindre. Les sanctions sont souvent indirectes, les délais judiciaires jouent en faveur du pouvoir et les responsabilités individuelles sont rarement engagées.

 Alors une question finit par se poser : si l’État ne respecte pas lui-même les règles, pourquoi les citoyens devraient-ils encore les respecter ? 

Cette banalisation du passage en force fragilise profondément la confiance démocratique. Elle nourrit le cynisme, l’abstention, la radicalisation et la perte de confiance dans les institutions.

Le déploiement de militaires masqués autour des manifestations d’élèves et d’enseignants participe aussi de ce malaise. Des dispositifs prévus pour la lutte antiterroriste ou la sécurisation de sites sensibles deviennent peu à peu des outils de gestion de mouvements sociaux. Ce glissement sécuritaire pose une vraie question démocratique. 

Une démocratie ne consiste pas seulement à gouverner après avoir gagné une élection. Elle se mesure à la manière dont le pouvoir respecte les règles, les institutions, l’opposition et les citoyens. Quand la contestation devient un obstacle à neutraliser plutôt qu’une voix à entendre, le pouvoir cesse progressivement de servir la démocratie pour ne plus servir que lui-même.

jeudi 7 mai 2026

Wisconsin, un nouvel album !


2021©Ariane Jouniaux

En mars 2023, Yves Destrée – comédien, co-créateur du Théâtre du Phare à Namur, professeur d’art dramatique, metteur en scène (notamment du Jeu de Jean et Alice, à Wavre, en 2012) – est venu vers moi : « Je voudrais monter un spectacle sur la migration des dix premières familles gréziennes qui, en 1853, ont tout abandonné pour s’installer au Wisconsin et fonder la communauté belge qui y existe toujours. Accepterais-tu de m’accompagner dans ce projet ? »

Je n’ai pas hésité très longtemps. Yves avait déjà écrit un texte qui s’est enrichi petit à petit au fil de nos rencontres. Le concept était basé sur une rencontre improbable : celle d’Adolphe Poncelet, Consul de Belgique à Philadelphie dans les années 1850-60, et d’un certain François-Marie, citoyen d’aujourd’hui de Grez-Doiceau. Ce dernier se transforme parfois en chanteur, accompagné de sa guitare ou d’un clavier synthétique. C’est ainsi que j’ai composé six chansons, retraçant l’histoire de mes anciens concitoyens. 

Le spectacle a été créé le 17 décembre 2023, à l'École de clown de Grez-Doiceau, dans le cadre de la journée internationale de la migration, organisée par le Collectif Commune Hospitalière. Une captation quasi complète est visible en cliquant ici.  Pour différentes raisons, notamment le fait que j’étais devenu de manière inattendue échevin de la commune, le spectacle n’a pas perduré. Mais les chansons existaient encore et pouvaient trouver une deuxième vie.

Alors, en septembre 2025, j’ai commencé à les enregistrer. Patiemment et avec mes petits moyens. J’ai souvent été découragé, mais j’ai continué. Un peu (toute proportion gardée) comme ces Gréziens, il y a 150 ans. Les difficultés n’ont pas manqué durant tout leur périple – très semblables d’ailleurs à celles des migrants d’aujourd’hui – mais ils ont tenu le coup, avec l’aide de quelques étoiles en cours de route.

La chorale Auder’Wez, dans laquelle chante ma fille, a accepté de me prêter ses voix sous la direction de Stéphane Larçon sur la chanson finale Les flambeaux de Grez-Doiceau. Stephan Kraemer, collègue grézien au sein du Collectif Scripta Linea, a utilisé ses grandes compétences d’ingénieur du son pour mixer le tout. Pour le reste, j’ai tout fait : paroles, musique, arrangements, voix, guitares, contrebasse, flûte, mandoline, claviers et autres instruments, prise de son, mise en page, production…

Aujourd’hui, ce projet trouve son point d’orgue : sa publication. Quel bonheur !

Vous pouvez l’écouter ici : 


Et aussi sur les plateformes classiques au choix, en cliquant sur ce lien

Un CD physique, avec un livret de huit pages, est aussi disponible sur demande, au prix de 10 euros. Vous pouvez en savoir plus sur chaque chanson et notamment lire les paroles à partir de mon site.

N’hésitez pas à écouter, à me commander le CD, à commenter, à partager…

lundi 27 avril 2026

Les clés du bonheur

Ce dimanche, c’étaient les fêtes de la Saint-Georges à Grez-Doiceau. Toujours de beaux moments, surtout quand le soleil s’y invite. L’accès aux voitures est évidemment et heureusement impossible. La meilleure solution pour moi est donc de m’y rendre à vélo, d’autant plus qu’il y a désormais un espace qui leur est spécifiquement destiné.
 
Un soleil splendide fin mai, c’est génial pour l’ambiance, moins pour mes allergies. Elles sont plus ou moins maîtrisées par un antihistaminique, mais celui-ci n’empêche pas mon nez de couler un peu, surtout après un petit effort à vélo. Bref, mon mouchoir en tissu dans la poche droite de mon jeans a servi, l'en retirant et l’y remettant plusieurs fois !
 
De retour à la maison, je veux prendre mes clés que j’avais mises… dans la poche droite de mon jeans. Consternation : plus de clés ! Décidément, ça me poursuit. Il faut dire que jeudi soir, j’étais allé – à vélo bien entendu – écouter le concert de l’Académie locale (très agréable d’ailleurs). Au moment où je voulais repartir, impossible de trouver les clés de mes cadenas ! Je vide toutes mes poches, rien. Je retourne là où j’étais assis, rien. Je retourne toutes les chaises, rien. Jusqu’au moment où le bourgmestre en personne remarque mon manège et vient me demander ce qu’il se passe. À l’écoute, il me dit « Reprenons tout à zéro » ! Nous retournons près de mon vélo. Muni de la lampe de son téléphone, il inspecte les lieux et déclare soudain « Je les ai » ! Elles étaient bêtement dans la serrure de mon cadenas, cachées par la barre horizontale du vélo. Je n’avais presque pas l’air bête… Merci Paul !
 
Bref, trois jours plus tard, je me retrouvais dans une situation quasi semblable, sauf qu’ici c’étaient les clés de la maison et qu’elles étaient certainement perdues dans un espace beaucoup plus large. Ce n’était pas dramatique : j’avais la possibilité de rentrer quand même et ce n’était que le trousseau que je prends quand je roule à vélo, plus léger que celui que j’utilise au quotidien. J’avais déjà eu la honte en racontant mon histoire de jeudi à mes enfants, mais là, ça devenait vraiment abject.
 
Le soir venu, je me suis rendu sur le groupe Facebook « Tu es un(e) vrai(e) Grézien(ne) si... » avec en tête un « On ne sait jamais ». Très rapidement, perdu parmi de nombreux partages de photos ou vidéos de la fête, j’ai vu le post de Sabrina. Pas de doute, c’étaient mes clés ! Quel bonheur ! Prise de contact rapide, échanges divers et, ce matin, j’ai trouvé les clés… dans ma boîte aux lettres ! Merci Sabrina.
 
C’est une histoire banale, j’en conviens, mais elle est néanmoins exceptionnelle par les temps qui courent.
 
Tout d’abord, c’est une histoire – voire même des histoires – qui fini(ssen)t bien ! Elle(s) témoigne(nt) bien sûr de ma stupidité ou de ma maladresse. Mais dans les deux cas, j’ai fini par retrouver mes clés, comme si rien ne s’était passé. Une histoire qui finit bien, ça n’arrive pas qu’au cinéma !
 
L’histoire montre ce que peut avoir de magique les réseaux sociaux, notamment grâce aux groupes locaux qui y pullulent. « Tu es un(e) vrai(e) Grézien(ne) si... » en fait partie. Constitué de plus de 23 000 personnes alors qu’il n’y a que 14 000 habitants dans la commune. De nombreux posts sont des publicités gratuites, mais locales la plupart du temps. Le groupe permet bien sûr de nombreuses expressions de plaintes ou de râleries diverses, mais il rend aussi de précieux services pour inviter à un événement, retrouver un animal domestique, identifier un corps de métier recommandable, etc. Et signaler un objet perdu… Chouette !
 
La fin heureuse de cette (double) histoire est directement liée à la gentillesse et à la prévenance humaines. Paul et Sabrina ont eu non seulement une empathie proactive – s’enquérir de mon désarroi ou partager la photo des clés trouvées – mais ils sont allés au bout de leur démarche d’aide : aller sur place pour inspecter et trouver ; échanger après une longue journée de travail et m’apporter à domicile le trousseau trouvé ! Chaque fois simplement pour faire plaisir… Génial !
 
Je l'affirme : ces clés ne se contentent pas d’ouvrir des cadenas ou des portes, elles ouvrent le bonheur ! C’est merveilleux.

mercredi 18 mars 2026

L’hilarité du chaos

 

© Belgaimage – Benoît Doppagne

28 février 2026. Une opération militaire conjointe américano-israélienne consistant en des frappes aériennes ciblées sur l'Iran marque le début de la guerre d'Iran. La veille encore, les émissaires iraniens et américains négociaient. Rapidement, cette guerre se propage à d’autres pays de la région, dont le Liban une nouvelle fois cible des bombes israéliennes.

12 mars 2026, Bruxelles. Le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, et le Premier ministre belge, Bart De Wever, accompagné de plusieurs ministres, inaugurent dans l’hilarité le Bedex (Brussels European Defence Exhibition & Conference), salon de l’armement. Le ministre de la Défense Theo Francken estime que cet événement constitue « une énorme chance pour notre industrie et notre défense ».

16 mars 2026, Belgique. Une semaine après l’attentat ayant visé la synagogue de Liège, les ministres de l’Intérieur et de la Défense annoncent le déploiement de militaires pour sécuriser des sites liés à la communauté juive, en contournant le blocage politique qui persistait au sein de la coalition.

Le fracas des bombes au loin finit toujours par résonner sur nos trottoirs. En acceptant l'uniforme comme seule réponse à la peur et le commerce des armes comme une « chance » industrielle, nous laissons la logique de guerre infuser notre quotidien. La boucle est bouclée : on vend les engins de mort le matin dans l'entre-soi des salons, et on déploie les soldats le soir dans nos rues, comme si l'état d'urgence était devenu notre seule respiration.

En quelques jours, le sang versé en Orient est ainsi devenu la ligne de profit des banquets bruxellois. Entre les petits fours du Bedex et les communiqués martiaux, la guerre a perdu son effroi pour devenir une simple opportunité de croissance. On n'inaugure plus seulement des foires commerciales ; on célèbre, dans l'hilarité générale des puissants, l'échec définitif de notre diplomatie et de notre humanité.

Le vernis des discours officiels ne masque plus l'odeur de la poudre. Derrière les sourires de circonstance et les calculs de coalition, une vérité glaciale s'installe : nous nous sommes habitués. Habitués au bruit des bottes, habitués au décompte lointain des victimes, habitués à ce que le trépas soit un spectacle rentable. Mon dégoût n'est même plus une révolte, il n’est qu’une larme sans espoir face à un monde qui a choisi de s'armer plutôt que de penser.

dimanche 15 février 2026

C'est la crise…

 
Hadi Saadaldeen / Maison Moderne © 2019

 « Nous sommes au bord d’une crise existentielle » a déclaré dernièrement notre premier ministre Bart De Wever. Il parlait de la situation de l’industrie européenne, en particulier belge, et justifiait donc de la sorte toutes les mesures d’austérité prises ou à prendre.
 
En 1966 (il y a 60 ans), à l’occasion du centenaire du collège où je venais de commencer mes études secondaires, j’ai assisté à une conférence du premier ministre de l’époque, connu pour avoir gouverné avec des « pouvoirs spéciaux », un certain Paul Vanden Boeynants[1]. C’est là que pour la première fois j’ai entendu ces mots « C’est la crise… ». Depuis lors, je n’ai jamais ouï quelqu’un dire que cette crise était finie. Bien au contraire, cette sentence « C’est la crise… » est devenue une triste ritournelle, en sous-entendant chaque fois que maintenant, c’est vraiment grave ! 
 
Alors, oui, on peut comprendre que De Wever ose parler désormais d’une crise existentielle. Depuis le temps qu’on est en crise, ça ne peut être que catastrophique, même si en réalité, quoi qu’on en dise, on se porte plutôt bien.
 
Cela dit, oui, nous sommes en pleine crise existentielle, car notre existence même est menacée par la crise climatique alors que, quoi qu’on en dise, on en fait de moins en moins pour la contrer. Certes, le changement climatique est progressif, souvent invisible au quotidien, et ses effets majeurs semblent encore lointains.
 
Or notre cerveau est très sensible aux menaces immédiates, aux dangers personnels, aux événements spectaculaires. Une guerre ou une pandémie déclenchent ainsi des réactions rapides. Le dérèglement climatique, lui, s’installe lentement — même si les catastrophes se multiplient et s’intensifient.
 
Les énergies fossiles restent au cœur de l’économie mondiale. Des entreprises comme ExxonMobil, Chevron ou Saudi Aramco représentent des milliards d’investissements, des millions d’emplois, des intérêts géopolitiques et économiques majeurs. Transformer ce système n’est pas seulement technique — c’est un bouleversement de rapports de pouvoir. Chaque personne, chaque organisation, chaque pays craint de perdre en compétitivité, attend que les autres fassent l’effort et ne défend que ses propres intérêts. C’est un gigantesque problème d’action collective… On va droit dans le mur, et… tout le monde s’en fout !
 
C’est pourtant une vraie crise existentielle : à plus ou moins long terme, c’est notre existence sur Terre qui est menacée. Je ne m’inquiète pas pour cette dernière : la Terre continuera à tourner… Avec ou sans les êtres humains. Ceux-ci risquent de disparaître, par impossibilité de s’adapter aux nouvelles conditions de vie.
 
Reconnaître pleinement la crise climatique, c’est reconnaître la fin d’une certaine idée du progrès, la fragilité de notre modèle et peut-être surtout notre propre vulnérabilité. Or les sociétés résistent fortement aux récits de limite et de finitude. Alors, on se contente d’observer et de détourner notre énergie vitale vers des crises qui n’en sont pas vraiment. Où allons-nous ?

[1]   Je le connaissais bien : ma meute de louveteaux avait son local dans sa propriété et mon frère avait eu son fils dans sa classe !

mercredi 14 janvier 2026

Baguenaude minérale

Dans deux semaines, une nouvelle « tournée minérale »  commencera. Un mois sans alcool. Le mois de février, le plus court. Je n’ai jamais participé à cette action, sans doute par manque d’intérêt ou de motivation, plus vraisemblablement encore parce que je ne m’en sentais pas capable. Et puis, ça me semble un peu absurde : si on peut se passer d’alcool pendant quatre semaines, pourquoi ne pas le faire plus longtemps ? Les personnes que je connais qui y ont participé n’avaient qu’une envie : l’arrivée du 1er mars…

En me levant il y a six mois exactement, le 14 juillet 2025, je me suis dit : « Je ne boirai pas aujourd’hui ». Le lendemain, c’était devenu, à mon plus grand étonnement : « Je ne bois plus ». Depuis, pas une goutte d’alcool. Environ 8 kg de perdus. La moyenne des scores de sommeil mesurés par ma montre connectée est passée de 50% à 80%, avec un changement radical dès la première nuit. Pas de réelle frustration lorsque je suis en société. Les autres boivent, moi pas. C’est tout. Je bois principalement de l’eau du robinet. Le montant de mes dépenses alimentaires, y compris donc les boissons, a diminué de 40%. Les indicateurs biologiques (GGT, ASAT…) ont diminué de moitié pour rentrer dans la norme saine. J’ai pu arrêter de prendre le médicament pour traiter mon reflux gastro-œsophagien ainsi que le somnifère de la classe des imidazopyridines. La peau de mon visage se porte mieux. Je me suis relancé dans des projets musicaux. Je suis plus serein. Cela ne veut pas dire que tout va bien, mais ça va ! Mieux.

Bien sûr, cela ne fait que six mois. Il faut tenir. En soi, cela ne me semble pas insurmontable. Je me souviens avoir arrêté de boire le 1er décembre 2000, après une soirée particulièrement arrosée. Lors du cocktail organisé pour l’obtention du diplôme d’architecte de ma fille aînée, en juillet… 2008, j’ai bu une demi-coupe de mousseux ! Je n’ai rien bu dans les semaines qui ont suivi, mais je me suis laissé tenter un jour, sachant que ce n’était qu’une occasion isolée. Les occasions se sont petit à petit multipliées, jusqu’au jour d’après qui n’était que le lendemain de la veille… Pour moi, c’est tout ou rien. C’est mieux rien.
 

En relisant ce que je viens d’écrire, je me rends compte que tout cela, je l’avais déjà formulé autrement, il y a vingt ans, dans une chanson. 

Le blues des vices


Ah cette cigarette, après la sieste
Quand le ventre est bien repu
Y a pas à dire c’est vraiment céleste
La fumée qui vous met à nu
Cette sensation au milieu des poumons
Qui vous pénètre au fond de votre être
C’est le plaisir de se sentir souffrir
Grâce à ce mégot, ah le saligaud !

Mais mon vieux tabac je t’ai plaqué
Délaissé abandonné
Je ne veux ni Dieu ni maître
Surtout pas me soumettre
J’ai pris la liberté de ne plus fumer
De ne plus me laisser détruire à petit feu
De ne plus polluer ces dames et messieurs
Je vis sans tabac et c’est très bien comme ça
Je suis libre de vivre sans combustible

Ah ce verre d’alcool qui fait qu’on rigole
Autour d’un repas avec tous ses amis
On se laisse aller sans aucun protocole
Sans le contrôle de notre esprit
Cette sensation d’être en évasion
De tous ces maux qui peuplent nos cerveaux
C’est le plaisir de se sentir vivre
Grâce à ce verre de vin, mais c’est tout à fait vain

Mais mon vieil alcool je t’ai plaqué
Délaissé abandonné
Je ne veux ni Dieu ni maître
Surtout pas me soumettre
J’ai pris la liberté de ne plus me saouler
De garder le contrôle de mes fantasmes
D’être le maître de mon enthousiasme
Je vis sans alcool sans que ça me désole
Je suis libre de vivre sans être ivre

Ah cette caresse enchanteresse
Le corps d’une femme est un paradis
Qu’on peut découvrir avec ou sans prouesse
Mais qui toujours nous épanouit
Cette sensation de communion
Qui nous dépasse quand elle nous embrasse
C’est le plaisir de se sentir partir
Vers la petite mort dans ce corps à corps

Et toi ma femme j’t’ai pas plaquée
Ni délaissée ni abandonnée
Je ne veux ni Dieu ni maître
Surtout pas me soumettre
Mais je prends la liberté de toujours t’aimer
De te rester fidèle envers et contre tout
De croire en toi en moi et en nous
Je vis avec toi et c’est mon choix
Je suis libre de vivre en étant libre
Libre de t’aimer libre de te libérer
Mais surtout libre de me laisser aimer

François-Marie GERARD - FMG © 2004