À chaque catastrophe climatique, je me pose la même question. Les scientifiques avaient prévenu. Les incendies étaient prévisibles. Les canicules aussi. Les inondations également. Nous le savons depuis des décennies. Alors pourquoi réagissons-nous si peu ?
La réponse la plus simple serait de dire que nos dirigeants sont incompétents ou prisonniers d'intérêts économiques. C'est parfois vrai. Mais cette explication est insuffisante. Car l'inertie est partout. Chez les gouvernements, bien sûr. Mais aussi chez chacun d'entre nous.
Au fond, nous sommes peut-être victimes de notre propre réussite évolutive. Pendant des centaines de milliers d'années, l'être humain a appris à survivre dans un monde où les dangers étaient immédiats. Un prédateur surgissait, il fallait courir. Un ennemi approchait, il fallait se défendre. La forêt brûlait, il fallait fuir. Notre cerveau est devenu extraordinairement performant... pour répondre à l'urgence.
Le changement climatique est tout le contraire. Il n'attaque pas d'un seul coup. Il avance par petites étapes. Une canicule. Puis une autre. Une sécheresse. Puis une inondation. Chaque événement paraît exceptionnel, mais aucun ne semble suffisant pour bouleverser nos habitudes. Lentement, l'exception devient la norme, et notre capacité d'indignation s'émousse.
À cette difficulté biologique s'en ajoute une autre, plus politique. La démocratie fonctionne à court terme. Les élections reviennent tous les quatre ou six ans. Les entreprises publient leurs résultats chaque trimestre. Les chaînes d'information vivent au rythme des événements quotidiens. Le climat, lui, se moque de nos calendriers. Les décisions courageuses coûtent aujourd'hui. Leurs bénéfices n'apparaîtront que dans vingt ou trente ans. Quel responsable politique est spontanément tenté de sacrifier sa popularité pour un résultat dont son successeur récoltera les fruits ?
Et puis il y a cette petite voix, au fond de chacun de nous. Celle qui murmure que quelqu'un finira bien par trouver une solution. Un ingénieur inventera une technologie révolutionnaire. Une innovation résoudra le problème. Un gouvernement prendra enfin les bonnes décisions. Cette illusion est confortable. Elle nous dispense d'agir. Nous sommes devenus de simples spectateurs. Les catastrophes arrivent sur nos écrans, au milieu d'une publicité pour une voiture, d'un résultat sportif et d'une vidéo humoristique. Elles deviennent un flux d'images parmi d'autres. Nous éprouvons de l'émotion, mais rarement un sentiment d'obligation. C'est peut-être l'une des grandes maladies de notre époque : nous voyons tout, nous savons tout... et cette profusion d'informations finit par anesthésier notre capacité à agir.
Il existe enfin une raison plus profonde encore. Depuis deux siècles, nous avons appris à considérer le progrès comme une évidence. Chaque génération vivrait mieux que la précédente. Produirait davantage. Voyagerait davantage. Consommerait davantage. Le changement climatique nous oblige à remettre en question cette promesse. Non pas à renoncer au progrès, mais à accepter que le progrès ne se mesure peut-être plus à la quantité de biens consommés, ni à la vitesse avec laquelle nous les produisons. C'est une révolution culturelle autant qu'écologique.
Voilà pourquoi l'inertie est si redoutable. Elle ne vient pas seulement de quelques dirigeants ou de quelques intérêts économiques. Elle est inscrite, à des degrés divers, dans notre cerveau, dans nos institutions et dans le modèle de société que nous avons construit. Ce n'est pas seulement le climat qui résiste. C'est notre cerveau, notre économie, nos institutions et notre vision du monde qui ont été construits pour un autre temps.
Nous savons. Nous comprenons. Nous sommes même souvent inquiets. Mais savoir ne suffit pas toujours à changer. Nous répétons souvent que nos ancêtres « ne savaient pas ». Nous, nous ne pourrons jamais le dire.
Nos enfants ou nos petits-enfants ne nous demanderont pas pourquoi le climat s'est déréglé. Ils le sauront. En revanche, ils risquent de nous poser une question à laquelle nous aurons beaucoup plus de mal à répondre : « Vous saviez. Qu'est-ce qui vous empêchait d'agir ? »
